Voyage au centre de la Terre [Vidéo]

La vidéo du jour parle d’un sujet injustement mal compris, la structure interne de la Terre !

Comme c’est une des premières fois que je parle vraiment de géologie (du moins en vidéo), j’ai essayé de mentionner plein de choses, et fatalement j’ai sciemment fait pas mal d’omissions ou d’approximations. On va donc essayer de réparer tout ça dans ce billet !

Quand les couleurs ont leur importance

C’est le message principal de la vidéo : non le manteau n’est PAS liquide ! Et du coup les géologues plaident parfois pour un changement des couleurs utilisées dans les représentations de la Terre. Le « rouge/orange » que j’ai volontairement repris dans la vidéo entretient en effet cette confusion, et on pourrait par exemple le remplacer par du vert, couleur de l’olivine (Mg,Fe)2SiO4 .

Ce changement des couleurs de représentation, c’est ce que propose notamment Marine, du blog « Tout là bas en dessous »,  et que je remercie car elle m’a  aidé pour le script de la vidéo : alors allez voir son dernier billet sur le sujet !

Quant à l’image ci-dessous, elle provient d’un article de P. Thomas et S. Labrosse sur la convection mantellique

Une histoire à l’envers

Un point qu’il faut réaliser si vous voulez creuser le contenu de la vidéo, c’est que j’ai (volontairement !) raconté l’histoire un peu à l’envers. J’ai par exemple justifié les natures solides ou liquides du manteau et du noyau en invoquant les températures et les pressions qui y règnent, et les courbes de fusion des matériaux impliqués. C’est évidemment la justification physique, mais ça n’est pas comme cela qu’on a découvert les choses.

Prenons le cas du noyau externe liquide. Si on a su qu’il était liquide, ça n’est pas grâce à notre connaissance des températures internes et des courbes de fusion du fer, mais parce qu’on avait les mesures sismiques. Et c’est ensuite en déterminant les courbes de fusion en laboratoire qu’on a pu remonter aux températures qui règnent à l’intérieur de la Terre.

Un exemple, si on découvre en laboratoire qu’à haute pression le métal qui compose le noyau fond à 5000°C, cela implique qu’à l’interface noyau externe / interne, la température est de 5000°C. C’est ce qu’on appelle « ancrer » la température à l’interface.

Il fait vraiment 5000°C dans le noyau ?

Mais attention, car si les mesures sismiques nous fournissent un positionnement relativement précis de la position de l’interface liquide/solide du noyau, les mesures de fusion en laboratoire, elles, sont pleines d’incertitudes. Ce sont des mesures compliquées à très haute température, très haute pression, sur des échantillons minuscules, et dans lesquelles les impuretés jouent un rôle essentiel. Or il se trouve que l’on ignore quelle est la composition exacte du noyau, et notamment les éléments présents en plus petites quantités qui peuvent affecter la fusion.

Et par conséquent, toutes les incertitudes sur les mesures de fusion en laboratoire se traduisent par des incertitudes sur l’estimation de la température qui règne dans le noyau. Et cela peut varier de plus ou moins 1000 degrés ! Pour mes graphiques, j’ai utilisé les valeurs d’une publication traditionnelle de référence (source)

Boehler, Reinhard. « Melting temperature of the Earth’s mantle and core: Earth’s thermal structure. » Annual Review of Earth and Planetary Sciences 24.1 (1996): 15-40.

Mais sachez que des mesures plus récentes par un labo français (dont j’ai rapidement montré les courbes dans la vidéo) ont suggéré de repousser cette limite d’environ 1000 degrés par rapport aux valeurs usuelles. D’après cette publication, la température à l’interface liquide/solide du noyau se situerai plutôt à 6000°C plus ou moins 500 degrés !

Anzellini, S., Dewaele, A., Mezouar, M., Loubeyre, P., & Morard, G. (2013). Melting of iron at Earth’s inner core boundary based on fast X-ray diffraction. Science, 340(6131), 464-466.

Structure et composition de la Terre.

Je l’ai évoqué au début de la vidéo, pour découper la Terre en couches, on peut se baser sur la structure physique et sur la composition chimique. J’ai fait un mélange des deux, mais il y a une confusion que je n’ai pas levée : la distinction entre lithosphère et croûte.

Si on se base sur la composition chimique, on a donc un changement significatif quand on passe de la croûte au manteau. Mais si on se base sur les propriétés mécaniques (rigidité, viscosité), il n’y a pas vraiment de changement important à cet endroit (il y a quand même un changement détectable dans la variation de la vitesse des ondes sismiques, d’environ 7 à 8 km/s, cf paragraphe suivant)

Ca n’est qu’un peu plus profond, quelques centaines de kilomètres, qu’un changement plus significatif se produit : on trouve — au sein du manteau donc — une frontière qui sépare la zone plus rigide qui constitue les plaques tectoniques, d’une zone plus ductile « sur laquelle » les plaques se déplacent. Cette frontière est assez imprécise mais on la place conventionnellement autour de l’isotherme 1300°C.

En-dessous de cette frontière, c’est l’asthénosphère, plus ductile, et au-dessus, c’est la lithosphère, plus rigide, et constituée donc de la partie supérieure du manteau et de la croûte. Donc la lithosphère n’est pas la même chose que la croûte, et les plaques continentales qui dérivent sont en fait des plaques lithosphériques, pas juste de la croûte.

Pour mettre des chiffres sur ces phénomènes, des personnes essayent d’estimer la différence de viscosité entre la lithosphère, l’asthénosphère et la mésosphère. Si le beurre de cacahuète a une viscosité autour de 100 Pa.s, pour l’asthénosphère on est autour de 10^20 Pa.s, et 10^22 pour la lithosphère. Donc il y a un facteur 100 de différence, mais ça reste fabuleusement élevé à notre échelle.

Kaufmann, G., & Wu, P. (2002). Glacial isostatic adjustment in Fennoscandia with a three-dimensional viscosity structure as an inverse problem. Earth and Planetary Science Letters, 197(1), 1-10.

Discontinuités et ondes sismiques

J’ai forcément dû passer un peu vite sur les ondes sismiques, mais il y a plein de choses que j’aurai pu évoquer en complément. Déjà outre les ondes P et S, il y a les ondes de surface dont je n’ai pas parlé, mais qui sont celles qui sont dévastatrices lors des séismes.

Ensuite on sait qu’il peut y avoir des réflexions aux interfaces (comme avec la lumière !) et que ces réflexions peuvent notamment provoquer des changements de nature des ondes : la composition des ondes réfléchies peut mélanger des ondes P et des ondes S.  (Je crois que dans la vidéo ça se voit aussi avec mon ralenti avec le ressort, où après réflexion mon onde S est en partie une onde P).

Egalement grâce au fait que les trajectoires se courbent sous l’effet de la densité et de l’accélération des ondes dans les zones plus denses, on peut observer des choses étonnantes comme le fait que les ondes passées « en profondeur » arrivent avant celles restées proches de la surface.

Les ondes sismiques de faible profondeur permettent notamment de mettre en évidence cette discontinuité entre croûte et manteau, qu’on appelle dans le jargon « le Moho », en hommage au croate Andrija Mohorovičić qui la découvrit au début du XXe siècle. C’était d’ailleurs l’objectif du forage sg3 de Kola (celui descendu à 12km) que d’atteindre le Moho. Notez toutefois que l’on a pas besoin de tout cela pour « accéder » au manteau, puisque par exemple dans les dorsales océaniques, on a une remontée directe de matériau du manteau qui vient alimenter la formation de la croûte.

Autre discontinuité remarquable découverte plus récemment, la discontinuité D’’. Je n’en ai pas parlé dans la vidéo mais elle se situe quelques centaines de kilomètres au-dessus de l’interface entre le manteau et le noyau. Sa mise en évidence est assez subtile, puisqu’elle se manifeste par une très légère accélération des ondes sismiques de l’ordre de quelques %. Mais d’une part on arrive à détecter ce changement, d’autre part il trahit qu’il doit se passer quelque chose à cet endroit là !

Le mystère n’a été résolu que plus tard, grâce à nouveau à des expériences en laboratoire qui ont mis en évidence une nouvelle organisation dans les conditions qui règnent à cet endroit là. La bridgmanite (Fe,Mg)SiO3 (ce minéral qui constitue l’essentiel du manteau) passe alors d’une structure classique « perovskite » à une structure différente nommée « post-perovskite ». Et les propriétés physiques de la post-perovskite expliqueraient la discontinuité D’’ (que j’ai représentée en violet sur mon schéma plus haut).

Minéraux et solutions solides

Tant que j’en suis à parler de minéraux, autre point que j’ai escamoté, l’idée de « solution solide ». J’ai souligné le fait que les minéraux s’associaient pour former des roches, mais il y a un niveau de complexité intermédiaire qui est celui de la « solution solide ». Pour ceux qui ne seraient pas familier avec le concept, imaginez par exemple un cristal de MgSiO3. Puis enlevez (mentalement) un certain nombre des atomes de Mg pris au hasard et mettez des atomes de Fe à la place. Comme FeSiO3 a une structure proche de MgSiO3, vous pouvez faire cela sans perturber trop la structure cristalline. Vous obtenez alors une « solution solide », sorte de mélange intermédiaire entre MgSiO3 et FeSiO3, et qu’on note (Fe,Mg)SiO3.

Eh bien ces solutions solides, il y en a partout ! Parmi les minéraux « purs » dont j’ai rapidement écrit le nom dans la vidéo, la plupart forment des solutions solides, même si leurs formules chimiques peuvent sembler éloignées. Prenons un exemple : l’albite (NaAlSi3O8) et l’anorthite (CaAl2Si2O8) forment une solution solide que l’on désigne sous le terme générique de plagioclase, et dont le nom détaillé peu varier suivant les proportions respectives des deux composés. On parlera par exemple d’oligoclase, d’andésine, de labradorite ou de bytownite pour des solutions solides contenant respectivement 80%, 60%, 40% ou 20% d’albite.

Bref, la classification des minéraux, c’est compliqué.

Convection dans le manteau et casseroles d’eau chaude

Pour parler de la convection dans le manteau, j’ai évité de trop faire appel à la classique illustration de la casserole d’eau chaude. Vous savez : on chauffe l’eau par le bas, elle diminue de densité et donc s’élève, puis se refroidit en surface, et retombe. L’analogie n’est que partiellement adéquate pour le cas de la convection dans le manteau, car il n’y a pas exactement l’équivalent de la plaque qui chauffe par le bas.

Dans le cas du manteau, les roches des plaques lithosphériques sont plus froides, donc plongent dans l’asthénosphère. Cela crée un « appel » au niveau des dorsales, et de la matière plus chaude du manteau vient combler ce vide. Mais notez que la source de chaleur n’est pas spécifiquement le bas du manteau (par exemple l’interface avec le noyau), mais l’ensemble du manteau lui-même qui subit un chauffage « dans la masse », notamment via la désintégration radioactive d’éléments comme le potassium 40 ou l’uranium 238.

La position du pôle Nord

J’ai indiqué dans la vidéo la position du pôle Nord magnétique (qui est en fait un Sud magnétique mais passons), mais seulement à quelques dates. Vous vous demandez peut-être : pourquoi celles-ci ? Eh bien ce sont les années où l’on a effectué une vraie mesure sur le terrain de la position du pôle Nord magnétique. Ce sont des mesures difficiles, qui nécessitent de parcourir de grandes surfaces, et de rechercher la zone où le champ magnétique est perpendiculaire à la surface. On ne fait donc pas des campagnes de mesure tous les quatre matins.

Par contre on peut estimer une position « approchée » en modélisant le champ magnétique par une somme de contributions simples. La version la plus élémentaire, c’est de modéliser le champ par un simple dipôle (une grosse barre magnétique, quoi). Le pôle Nord de ce dipôle est alors le nord « géomagnétique », qui n’est pas tout à fait positionné comme le nord magnétique vrai.

Les types de météorites

J’ai brièvement évoqué les types de météorites, revenons quelques instants sur ces distinctions. Au moment de la formation du système solaire, des corps plus ou moins gros se sont formés. Seuls les corps les plus massifs ont subi une différenciation, c’est-à-dire que les éléments plus lourds comme les métaux ont pu se séparer par gravité d’éléments plus légers comme les silicates.

Quand une météorite provient d’un petit astéroïde non différencié, elle contient alors un mélange de silicates et de métaux dans différentes proportions, et de façon relativement « mélangée » : ce sont les chondrites. Quand elle provient d’un corps différencié (une planète, une lune…), suivant l’endroit une météorite peut alors être composée très majoritairement de silicates, on parle alors d’achondrites, ou d’un mélange de fer et de nickel, ce sont les sidérites.

Mentionnons enfin celles qui sont les plus rares et les plus belles des météorites, les pallasites, qui proviennent de l’interface « noyau/manteau » d’un corps, et qui contiennent un mélange intime de métaux et de cristaux comme de l’olivine.

Joli, non ?

E=mc² et le boson de Higgs

La vidéo du jour est la suite naturelle de la précédente : on y parle de E=mc2, de ce que ça signifie, et du rapport que ça a avec le boson de Higgs.

Peut-on vraiment démontrer E=mc2 ?

Mon premier complément concerne la « démonstration » de E=mc2. Ben oui, une formule aussi importante, on doit bien pouvoir la démontrer, non ? Eh bien en fait ça n’est pas si simple, loin de là ! Lire la suite

De quoi le succès d’une chaîne Youtube de vulgarisation dépend-il ?

Qu’est-ce qui fait le succès d’une chaîne de vulgarisation scientifique ? Par exemple le fait qu’elle aura, ou pas, beaucoup d’abonnés ? Sa qualité, bien sûr, le talent de l’écriture et de la pédagogie, le sens de la mise en scène, l’humour…

…en fait, non; pas tant que ça.

Il n’aura échappé à personne que les plus grosses chaînes sont presque toutes des chaînes créées il y a assez longtemps, et ayant accumulé pas mal de vidéos. D’une part ces chaînes ont eu le temps de croître, d’autre part elles ont pu émerger à une époque où la concurrence était moins rude. Du coup pour les nouveaux et nouvelles qui se lancent, la tâche peut paraître difficile.

Tout cela est évident, mais récemment je me suis demandé : Peut-on quantifier cet effet ? Mettre des chiffres dessus ? Eh bien on peut essayer, il suffit de faire un peu de statistiques.

Collecte des données

Lire la suite

Le Cancer

Aujourd’hui une vidéo sur un sujet complexe, le cancer.

Comme vous l’avez remarqué, j’ai bénéficié pour cette vidéo de l’aide de l’institut Gustave Roussy. Si vous voulez plus d’information, vous en trouverez notamment sur la page de l’école des sciences du cancer, la structure de formation de l’institut.

Pour les chiffres concernant les incidences et la mortalité, je me suis basé sur le travail de synthèse de Catherine Hill accessible ici.

Enfin un grand merci à Raphaël qui m’a bénévolement proposé de réaliser cette vidéo, et ça change tout ! Vous pouvez aller admirer son travail sur son portfolio. Comme vous le verrez, il tourne d’habitude avec des gens beaucoup plus beaux que moi !

 

Youtube : le problème n’est pas l’algorithme, c’est l’argent.

Il y a quelques jours, le vidéaste Veritasium a sorti une vidéo où il évoque ce qu’il se passe depuis plusieurs mois avec l’algorithme de Youtube, et le déclin d’audience qu’ont constaté beaucoup de vidéastes, notamment culturels.

Le phénomène a été commenté à de nombreuses reprises : le fameux algorithme semble maintenant avoir un fort biais vers les vidéos qui « buzzent », ce qui ne va pas dans le sens d’aider les vidéos culturelles ou éducatives. Il suffit de faire un tour dans l’onglet « Tendances » de Youtube pour s’en rendre compte.

Est-ce grave ? Oui et non.

Youtube devient la télé

Je vois deux problèmes avec cette tendance : le premier est que cette évolution de l’algorithme va détourner de plus en plus le public des vidéos culturelles, qui étaient une des spécificités de Youtube. Le résultat est prévisible : le contenu de Youtube va de plus en plus converger vers celui de la télé. Les spectateurs y regarderons principalement du top, du buzz, du prank, du people, du click bait (oui je sais, que des mots anglais), et seulement des miettes pour la culture et l’éducation.

C’est triste, mais je n’ai jamais douté que ça n’arrive. En fait c’est même presque rassurant.

L’algorithme n’a pas de position éditoriale et c’est tant mieux. L’algorithme est agnostique : il maximise le watch time, c’est-à-dire qu’il donne au public ce que le public semble aimer. On peut regretter que le public préfère les prank que les vidéos de Nota Bene, mais qui serais-je pour imposer au public ce que je pense bon pour lui ? (même « for the greater good » comme disait Dumbledore, on sait où ça mène)

La logique est donc assez darwinienne, Youtube va finir par complètement ressembler à la télé du point de vue de la répartition des contenus qui y sont visualisés. Et ça n’est pas grave…

…car la grande force supposée de la vidéo sur internet, c’est sa diversité ! Sur Youtube, il n’y a pas le filtre de la production télé, qui éjecte tout un tas de contenus de qualité sur la base de critère plus ou moins arbitraires (comme c’est le cas actuellement avec les émissions scientifiques.) Donc même si, du point de vue de la « composition moyenne » de ce qui y est regardé, Youtube va finir par ressembler à la télé, contrairement à la télé on y trouvera toujours une myriade de petites chaînes (une « longue traîne »). Des chaînes qui pourront librement proposer du contenu différent, de qualité, qui trouvera son « petit » public; du contenu qui n’aurait pas pu exister à la télé.

Sur le papier ça me va très bien, mais on en arrive au deuxième problème : comment on fait vivre les gens qui produisent ce contenu de qualité, et pour lequel il existe un public ?

Le problème du modèle économique

Aujourd’hui, il n’y a pas de modèle économique viable pour les vidéastes culturels. Et j’ai peur que cette « longue traîne » de contenu de qualité finisse par s’éteindre à cause de cela. A la télé, ce contenu de qualité est tué par le filtre des choix de la production; sur Youtube, il sera tué par l’argent, et l’absence de modèle économique.

Bien sûr vous allez me dire qu’aujourd’hui, ce contenu arrive à exister malgré l’absence de modèle économique. Sauf que si on regarde la situation des vidéastes culturels francophones, il n’y a pas grand chose de professionnellement pérenne. Certains profitent d’être encore jeunes étudiants insouciants : c’est bien mais ça ne durera pas (et pour faire du bon contenu culturel, c’est bien aussi de s’appuyer sur des gens expérimentés !)

Certains financent temporairement leur activité de vidéaste en écrivant des livres, ça fonctionne un peu pour quelques uns, mais ça n’est ni généralisable, ni pérenne.

Les placements de produits et autres opérations spéciales me semble assez délicates à manier. Pour ma part, j’ai déjà eu plusieurs propositions mais je ne vois pas bien comment concilier cela avec l’objectivité et la rigueur scientifique qui sont ce que les gens viennent aussi chercher sur une chaîne comme la mienne.

A ce jour, il n’y a que le financement participatif, notamment Tipeee, qui propose une solution qui sorte du lot. Mais si certains s’en tirent mieux grâce à ça, on est très loin de pouvoir faire vivre une « longue traine » de vidéastes culturels.

Bien sûr, d’autres — dont je fais partie — s’en sortent car ils ont une vraie activité professionnelle par ailleurs. Outre le fait que ça résout le problème de l’argent, c’est aussi une chance car cela rend les vidéos plus riches et plus pertinentes : pensez-vous que les vidéos de Primum Non Nocere seraient aussi bonnes s’il n’exerçait pas la médecine au quotidien ? Mais le problème est évident, en tout cas dans mon cas : c’est un conflit permanent de gestion du temps entre mon vrai travail, ma famille, et faire de des vidéos (et je ne suis pas sûr que ce soit pérenne, donc.)

Bref, au-delà de mon cas personnel qui n’est pas très représentatif donc pas très intéressant pour la discussion en cours, il n’existe pas de modèle économique pérenne pour les vidéastes culturels. Et ça me met en rogne.

Du coup au-delà de la question de l’algorithme qui je pense est pliée, cette vidéo de Veritasium a relancé chez moi l’envie d’un modèle économique alternatif à celui actuel, qui permettrait de continuer à bénéficier de cette diversité. Et je me suis dit que j’allais essayer de mettre par écrit mes quelques pensées sur le sujet, ne serait-ce que pour me forcer à les organiser.

Ah bon mais Youtube ça paye pas de la money ?

Commençons par quelques chiffres pour fixer les ordres de grandeur. Qu’est-ce que ça rapporte de faire des vidéos sur Youtube, si l’on utilise le système classique de la monétisation, et donc de la publicité ? (ce que perso je ne fais pas d’ailleurs).

Le chiffre classique qu’on avance est celui d’1$ pour 1000 vues. Il semble que la réalité soit un peu en dessous, et il faut prendre en compte le taux de change euro/dollar. Je vous fait une moyenne à 0.8€ pour 1000 vues.

Plaçons nous dans le cas d’une chaîne faisant 1 000 000 de vues par mois. Un million c’est pas mal, il n’y a pas des tas de chaînes culturelles qui en sont là. Ça nous fait 800 euros de revenus publicitaires. Attention, ça n’est pas un salaire, c’est un chiffre d’affaire ! Il faut donc d’abord retirer les coûts de production : achat/location du matériel, prix des logiciels, éventuels déplacements, etc., et je ne parle même pas du fait de payer un intervenant extérieur comme un graphiste. Je suis sympa, je vous fait le tout à 200 euros de dépenses moyennes par mois. Il reste donc 600 euros de bénéfice.

Ce montant, on ne l’empoche pas, on le déclare : et dessus on paye des cotisations sociales et l’impôt sur les sociétés (et c’est bien normal). Il existe plusieurs variantes fiscales, mais pour faire simple il en reste en gros une moitié, ici 300 euros. Trois cent euros, c’est essentiellement un quart du SMIC.

Donc pour toucher un SMIC en revenus publicitaires, il faut 4 000 000 de vues par mois. Combien de vidéastes culturels atteignent ces chiffres ? Pas beaucoup à ma connaissance…Et on ne parle « que » du SMIC.

Ce que je trouve paradoxal dans l’affaire, c’est le fait que le Youtube culturel n’arrive pas à se trouver un modèle économique, alors qu’il produit du contenu de grande qualité, avec des coûts de production bien inférieurs à ceux de la télé ! Il suffit d’avoir déjà vu un tournage avec une équipe de professionnels pour s’en rendre compte : producteur, réalisateur, ingé son, éclairagiste, régisseur, monteur, mixeur, étalonneur, graphiste… Juste pour fixer les ordres de grandeur, la production complète d’une émission professionnelle va plutôt se situer entre 1000 et 4000 euros la minute. (Par exemple plus de 100 000 euros pour un épisode de « C’est pas sorcier » de 26 minutes). Même si on peut argumenter sans problème que la minute de « C’est pas sorcier » est plus qualitative que la minute de « Science étonnante », de « Nota Bene » ou de « Primum Non Nocere », ça fait quand même une sacrée différence de coûts de production !

Le paradoxe est donc double : d’une part, vu que ça a existé à la télé, il doit bien être possible de trouver de l’argent pour financer des contenus culturels; d’autre part, pour une même quantité investie, on produirait bien plus de contenu via les vidéastes Youtube que par les productions télé classiques.

A qui profite le crime ?

Et là, je voudrais faire un peu de raisonnement économique. Si les vidéastes produisent du contenu sans arriver à toucher l’argent pour le faire, c’est que quelqu’un le leur vole, d’une façon ou d’une autre. Et qui à votre avis ?

Eh bien pas Youtube ! Bien que la société appartienne à Google et donc ne soit pas en danger, elle est aujourd’hui financièrement à la limite de la rentabilité. C’est-à-dire que l’argent que Youtube gagne en faisant des pubs compense à peu près le coût (énorme) des infrastructures : serveurs, bande passante, etc. Donc si les vidéastes mangent des patates, ça n’est pas la faute de Youtube.

Alors qui les prive ? Eh bien vous, chers spectateurs. Vous êtes les grands gagnants de l’affaire. Les vidéastes ne gagnent pas d’argent, Youtube ne gagne pas d’argent, et vous, vous profitez gratuitement et en permanence d’un contenu culturel de qualité (et quand je dis « vous les spectateurs », je me mets évidemment dedans, je le suis tout autant que vous !)

Bien sûr, vous allez me dire : mais à la télé c’est pareil, c’est gratuit. Eh bien non : il y a la redevance télé mais surtout, ce qui permet de financer les contenus télé, c’est la publicité. Beaucoup de publicité, énormément de publicité ! Perso je n’ai pas la télé, mais quand il m’arrive de la regarder, je suis estomaqué par la quantité de pub qu’on se bouffe. Il y en a beaucoup beaucoup plus que sur Youtube ! Quand sur Youtube vous regardez 4 vidéos de 15 minutes, avec une publicité « pré-roll » que vous pouvez passer au bout de 5 secondes, vous êtes exposés au total à 20 secondes de publicité pour une heure de vidéo. A la télé, la durée oscille entre 4 et 9 minutes de publicité par heure, suivant les chaînes et les programmes. Soit entre 10 et 30 fois plus de publicité à la télé que sur Youtube. Et encore, je ne compte pas le fait que beaucoup utilisent AdBlock et ne voient même pas la pub sur Youtube.

Je résume : sur Youtube par rapport à la télé, vous (« nous ») les spectateurs êtes les grands gagnants de l’affaire, non pas parce que vous « détournez » l’argent, mais parce que vous profitez du contenu sans payer votre dû en « temps de cerveau disponible » (pour reprendre la célèbre expression de Patrick Le Lay, patron de TF1 à l’époque).

Est-ce un problème ? Non moi je trouve ça plutôt cool. Je ne suis pas fan de la pub, et pouvoir regarder du contenu culturel de qualité sans avoir à payer de sa personne en « temps de cerveau disponible », ça me parait plutôt cohérent.

Mais du coup comment on fait vivre les vidéastes ? Je voudrais proposer trois pistes.

Piste 1 : Faire de la pub, mais mieux ?

Première piste à creuser, faire quand même de la pub, car ça reste le meilleur moyen qu’on ait trouvé de faire un truc gratuit, mais le faire de manière plus intégrée entre la marque et le vidéaste.

Ca pourrait se faire par exemple sous la forme d’une annonce intégrée par le vidéaste lui-même dans la vidéo. Genre je fais une vidéo sur le big bang, et je commence (et/ou je termine) en annonçant que cette vidéo a été sponsorisée par L’Oréal (même si je doute que mes vidéos sur le big bang intéressent l’Oréal !).

Les Américains le pratiquent pas mal (par exemple avec Audible, ou Little Bits que j’ai découvert avec joie grâce à une vidéo de Minute Physics.) Tout cela reste de la pub, mais ça reste la moins mauvaise manière d’en faire à mon sens. Plus agréable pour le spectateur, plus efficace pour l’annonceur, plus lucrative pour le vidéaste.

Piste 2 : Faire payer le spectateur

Autre option : faire payer la visualisation du contenu, d’une façon qui reste à inventer.

Honnêtement, imaginez que regarder une vidéo vous coûte disons 0.5 centimes la minute. Ça veut dire concrètement que par exemple regarder en entier une (excellente) vidéo de Nota Bene qui dure 10 minutes vous coûterait 5 centimes. Est-ce que dans le fond ce serait illégitime ? Trop cher payé ? Est-ce qu’à la fin des fins ça vous gênerait ? Vous regretteriez votre argent ? J’en doute.

Et pourtant avec un tel tarif minime, 0.5 centime/minute, ça rendrait viable financièrement des chaînes avec un nombre d’abonnés et de vues relativement modestes. Sur le plan strictement économique, ce serait royal pour tout le monde. Il faut juste arriver à implémenter le truc et c’est là que ça coince.

Le souci, c’est que nous ne sommes pas des agents économiques parfaitement rationnels. Nous sommes des êtres humains sensibles, émotifs et irrationnels. Et s’il fallait sortir son porte monnaie et mettre une pièce de 5 centimes dans la fente chaque fois qu’on veut voir une vidéo de Nota Bene, il y aurait un blocage. Toute décision économique a un coût psychologique. Et on a pas envie chaque fois qu’on s’apprête à cliquer sur une vignette de se dire qu’on est en train de faire un choix économique. (J’en veux pour preuve d’une manière générale le succès des formules à abonnement et autres trucs « all inclusive », qui au final coûtent plus cher mais sont moins pesants psychologiquement).

Tout ça me fait dire qu’il y a potentiellement un business model différent à inventer. Et encore une fois économiquement il n’y a pas photo, c’est simplement un problème de « design » (au sens large du terme) de comment je fais passer l’argent du portefeuille A au portefeuille B de la manière la plus indolore possible. Pour reprendre mes chiffres, un abonnement de 3 euros/mois donnerait accès à  10 heures de contenu culturel ! Si nos étions des homo economicus rationnels, ça existerait depuis longtemps. Mais comment le faire marcher en pratique pour que « ça passe » : mystère ! Je trouve que c’est une question passionnante et difficile, et celui qui parviendra à y répondre  sera très fort. Que ce soit Youtube lui-même, une plateforme concurrente, ou un nouveau venu sorti de nulle part.

Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il me semble que la communauté francophone des vidéastes culturels a juste la bonne taille pour tenter un changement de modèle économique. Suffisamment grande et riche pour que le truc prenne, mais suffisamment petite pour qu’on se connaisse tous, et qu’on soit prêts à se mettre d’accord pour tenter tous (ou presque) une nouvelle expérience.

Perso si j’étais un investisseur avec quelques millions à jouer, je tenterai un coup.

Piste 3 : Le financement public ?

Dernière piste que je voudrais suggérer, le financement public. Pour revenir sur le cas de la télévision, il y a évidemment un tas de voies de financement public. Que ce soit via la redevance ou bien des financements du type CNC. Pourquoi ne pas — en partie — financer les vidéastes culturels avec des fonds publics ? Après tout, j’ai la prétention de considérer que beaucoup d’entre nous font oeuvre de service public.

Évidemment, il ne s’agit pas forcément de transformer les youtubeurs en fonctionnaires d’état, mais on pourrait imaginer plein de choses. Par exemple le CNRS ou les institutions du même genre pourraient passer plus systématiquement des commandes aux vidéastes scientifiques pour parler de tel ou tel sujet.

Bien sûr, pour tout un tas de raisons, on n’a pas forcément envie que les vidéastes perdent leur indépendance et deviennent uniquement des portes paroles officiels de la voie de l’état. Mais d’une part ça fonctionne pas trop mal avec certains médias publics (je pense à Radio France par exemple), d’autre part on pourrait aussi imaginer des trucs alternatifs qui évitent que l’état ne contrôle trop le contenu de ce que les vidéastes produisent.

Par exemple : on a vu que le financement participatif du style Tipeee était assez efficace. Pourquoi l’état ne pourrait-il pas abonder le financement participatif ? Un peu à la façon des organismes agréés (genre « associations d’utilité publique ») pour lesquels les dons sont défiscalisés. Imaginez un truc du genre : chaque fois que vous donnez 1 euro sur Tipeee, l’état ajoute 2 euros à la mise. Cela permettrait de mieux financer la création, tout en laissant indirectement au grand public le choix de la répartition de la manne publique. Évidemment il faudrait régler quelques détails techniques (du genre éviter que l’on puisse se donner à soi-même pour empocher l’abondement !), mais je laisse tout ça en exercice au lecteur.

Voilà, j’ai dis ce qui me passait par la tête. Je ne prétends pas que tout soit intelligent ou mûrement réfléchi, mais la section « commentaires » est ouverte !