La neurobiologie de la confiance

Il y a quelques semaines, je vous avais parlé de la théorie des jeux, à travers l’exemple du dilemme du prisonnier. Et j’ai bien fait ! Car cela va me permettre d’aborder aujourd’hui un thème fascinant à l’interface entre biologie, sciences sociales et économie : la neurobiologie de la confiance envers les autres.

Comment mesurer la confiance envers les autres ?

La notion de confiance est à la base de nombreuses interactions sociales, et les économistes du comportement ont mis au point une expérience pour permettre de l’étudier et de la quantifier. Dans cette expérience, appelé Jeu de l’Investissement, on fait participer deux joueurs : l’un est l’Investisseur, l’autre est le Dépositaire, et chacun reçoit initialement 10€.

L’Investisseur a alors le choix de confier tout ou partie de cette somme au Dépositaire. La somme confiée par l’Investisseur est triplée avant d’être donnée au Dépositaire. Puis le Dépositaire à son tour a le choix de redonner tout ou partie de cette somme à l’Investisseur. Le jeu ne dure qu’un seul tour.

Par exemple :

  • Ivan est l’investisseur, David est le dépositaire. Ils partent chacun avec 10€.
  • Ivan, prudent, décide de garder 5 € et de confier 5€ à David.
  • La somme est triplée donc David reçoit en réalité 15€, il possède alors au total 25€.
  • Beau joueur, David décide de redonner 8€ à Ivan.
  • David termine donc avec 17€ et Ivan avec 13€.

Ce qu’on observe au Jeu de l’Investissement

Si on part du principe que les individus sont rationnels et cherchent à maximiser leurs profits de manière égoïste (ce qui est l’hypothèse de base de la science économique classique), on aboutit au résultat suivant : le Dépositaire se dit « J’ai intérêt à tout garder et à ne rien rendre », et l’Investisseur se dit « Sachant ce que pense cet égoïste de Dépositaire, j’ai intérêt à ne rien partager avec lui ».

La solution non-coopérative, qui est celle que les individus doivent normalement adopter s’ils sont rationnels, c’est donc que personne ne partage rien. Comme dans le cas du dilemme du prisonnier, on voit que cette solution non-coopérative est moins bonne pour les deux parties que la solution coopérative.

Le jeu de l’Investissement a été introduit et mis en pratique pour la première fois par Berg et ses collaborateurs [1]. Ils ont pu constater que ce qui se produit est bien différent de la prédiction ci-dessus : sur 32 participants « investisseurs », 30 ont choisi de confier de l’argent à leur « dépositaire », avec en moyenne une somme de 5.16$. Et les dépositaires ont en moyenne rendu 4.66$ aux investisseurs, ce qui est moins que ce que ces derniers avaient donné (les dépositaires ne sont pas très sympas), mais tout de même plus que la prédiction du comportement « rationnel », à savoir de tout garder pour soi.

L’ocytocine, l’hormone de la confiance ?

Au début des années 2000, l’économiste Paul Zak s’est intéressé aux facteurs biologiques qui pouvaient influencer la notion de confiance. Il a alors entendu parler de l’ocytocine, une hormone dont le nom  grec signifie « Accouchement rapide ». Et pour cause, l’ocytocine stimule le travail lors de l’accouchement, mais son rôle a également été  démontré dans l’attachement mère-enfant, la reproduction et plus généralement dans les comportements de groupe de certains mammifères. Zak a alors décidé d’explorer son impact sur le développement de la confiance envers les autres.

Puisque l’ocytocine peut s’administrer facilement par voie nasale, on peut regarder son effet sur des individus qui jouent au jeu de l’Investissement. En comparant les investissements moyens d’un groupe de joueur ayant pris de l’ocytocine avec ceux de joueurs ayant pris un placebo, Paul Zak et ses collaborateurs ont pu constater un changement spectaculaire de comportement [2] : près de la moitié des investisseurs sous ocytocine ont envoyé la somme maximale (10$), contre seulement 21% dans le groupe sous placebo.

L’ocytocine modifie donc fortement la propension des joueurs Investisseurs à faire confiance aux Dépositaires. En première impression, on peut penser que l’effet de l’ocytocine est juste de faire prendre plus de risques aux Investisseurs, comme ce serait le cas avec de l’alcool ou une drogue. Pour trancher cette hypothèse, Zak a imaginé une expérience de contrôle où l’Investisseur joue avec un dépositaire qui est un programme informatique au lieu d’un être humain. Dans ce cas les résultats du groupe ocytocine sont identiques à ceux du groupe placebo. L’ocytocine ne modifie donc bien les comportements que quand ceux-ci sont de liés à une interaction sociale.

Vu son rôle dans la reproduction et l’accouchement, l’ocytocine est souvent considérée comme une hormone « féminine ». Il est intéressant de noter que le jeu de l’Investissement a aussi été étudié « sous testostérone » (hormone mâle) et dans ce cas les résultats sont opposés : la testostérone réduit la propension à faire confiance au dépositaire ! On peut donc légitimement supposer que le comportement des individus sans scrupules qu’on désigne communément par des noms d’oiseaux comme salaud, enfoiré, connard, etc., provient simplement d’un déficit d’ocytocine et/ou d’un excès de testostérone. Bref être un con, ça peut se soigner !

Enfin si l’ocytocine a réellement le pouvoir de modifier la notion de confiance envers les autres, on peut imaginer tout un tas d’utilisations par forcément reluisantes : une vaporisation d’ocytocine quand vous entrez dans un magasin ou chez votre banquier, par exemple…

Alors comme le disais le serpent Kaa en persiflant « Ayez confiancccceeeee ! »

Références

[1] Berg et al., “Trust, reciprocity and social history” Games and economic behavior 10, p.122 (1995)

[2] Zak et al., “Oxytocin increases trust in humans”, Nature 435, p.673 (2005)

6 réflexions sur “La neurobiologie de la confiance

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