L’impact de Google sur nos capacités de mémoire

A l’ère d’Internet, on peut se demander à quoi sert encore notre mémoire, puisque quelques clics suffisent à retrouver à peu près n’importe quelle information. A partir d’expériences contrôlées, des chercheurs américains ont justement pu montrer comment les technologies de l’information modifient notre processus de mémorisation.

Si les résultats sont relativement convenus, l’une de ces expériences m’a paru particulièrement intéressante.

J’y pense et puis j’oublie…(mais je sais où se trouve la réponse)

Dans la publication de Science qui rapporte leurs travaux [1], Betsy Sparrow et ses collaborateurs décrivent quatre protocoles expérimentaux. Trois de ces expériences avaient pour but de tester si le fait de savoir que l’information est stockée quelque part modifie ce que l’on choisit de mémoriser.

Dans une première expérience, ils montrent que si l’on pense que l’information qu’on vient de nous donner va être effacée, on a tendance à mieux la mémoriser que si on croit qu’elle va être sauvegardée dans un ordinateur. Ce qui est étonnant, c’est qu’à côté de ça, une instruction nous demandant explicitement de retenir l’information n’a pas d’influence.

Dans une autre expérience, les auteurs ont pu mettre en évidence que l’on retient plus facilement le lieu de stockage d’une information (par exemple un dossier) que l’information elle-même. Mais l’expérience la plus intéressante me paraît être celle où les auteurs démontrent que si on nous pose une question difficile, notre premier réflexe est de penser « Google ».

Quand j’entends le mot « culture », je sors mon moteur de recherche

Jouons un peu :

Qui est le réalisateur du film « Avatar » ?

Même si vous n’êtes pas fan, vous avez du répondre « James Cameron » sans trop de difficultés.  Corsons un peu alors :

Qui est le réalisateur de « Casablanca »

Les plus cinéphiles d’entre vous connaissent peut-être la réponse, mais dans le cas contraire, il est vraisemblable que votre cerveau a rapidement renoncé à chercher, et s’est mis à penser à Google (ou Wikipédia, IMDB…).

Nos chercheurs ont voulu tester cette hypothèse qu’en face de questions difficiles, on est enclin à penser à Internet. Le problème, c’est que ça n’est pas simple de lire dans nos pensées pour prouver scientifiquement qu’on pensait à Google à ce moment là. Et pour cela ils on utilisé un truc très astucieux, la tâche de Stroop.

Comment connaître nos pensées ?

Certains d’entre vous connaissent peut être la tâche de Stroop : on vous présente un mot écrit dans une certaine couleur, et vous devez énoncer la couleur du mot. Par exemple si on vous présente l’écran situé ci-dessous à gauche, vous devez dire « Bleu », et si on vous présente l’écran de droite, vous devez dire « Rouge ».

Et l’on mesure le temps que vous mettez à donner la réponse (en général moins d’une seconde).

La spécificité de la tâche de Stroop, c’est qu’il est difficile d’énoncer la couleur du mot si l’on est distrait par son sens. Ainsi dans les deux exemples ci-dessus, vous allez mettre moins de temps dans le cas de droite, car le mot n’a aucun sens, alors qu’à gauche, vous lisez le mot, votre cerveau visualise une chaussure et ça vous ralentit pour donner la réponse (le cas le pire étant celui où le mot est lui-même une couleur, par exemple le mot « Bleu » écrit en rouge).

Ce qui est utile pour notre expérience, c’est que ce ralentissement est encore plus important si on avait déjà ce mot à l’esprit avant. Par exemple, si juste avant nous étions en train d’avoir une conversation sur les chaussures, vous allez mettre encore plus de temps à énoncer la couleur du mot « chaussure », que si nous étions en train de parler de cuisine.

Et voilà comment nos chercheurs arrivent à lire dans nos pensées ! Après vous avoir posé des questions de culture générale, ils vous présentent un mot dont vous devez énoncer la couleur. Dans certain cas ce mot est générique (comme « chaussure »), dans d’autres il est en rapport avec l’informatique (comme « internet »).

Ce qu’ils ont pu constater, c’est qu’après des questions difficiles, nous mettons plus de temps à énoncer les couleurs des mots en rapport avec l’informatique (800 millisecondes) que les mots génériques (600 millisecondes), alors qu’après des questions faciles, ce temps est identique.

Le graphique ci-dessous compare les temps de réponse à la tâche de Stroop, en fonction du mot (une marque d’informatique ou de chaussure) et de la difficulté de la question.

Alors évidemment, on peut faire plein de critiques sur cette expérience. J’en ai noté une intéressante, et que l’on fait souvent dans les papiers de sciences sociales expérimentales : le panel de cobayes. Ici ce sont des étudiants de Harvard ! On peut légitimement penser qu’ils ont un rapport affectif à Google biaisé par rapport à Nike. J’aurai aimé voir les résultats de la tâche de Stroop seule, sans questions de culture avant, pour voir si ce sont effectivement les questions qui déclenchent l’allongement du temps de réponse.

[1] B. Sparrow et al, Google Effects on Memory: Cognitive Consequences of Having Information at Our Fingertips, Science 333,  p.776 (2011)

7 réflexions sur “L’impact de Google sur nos capacités de mémoire

  1. Je serais curieux de savoir si le cerveau compare la taille des données à sauver avant de décider s’il doit se rappeler de la réponse ou du lieu où la trouver.

    • Bonne remarque, là c’était clairement sur des informations qui faisaient de l’ordre d’une ligne de texte. Je ne sais pas si c’est la taille qui compte (comme d’hab). En tout cas pas seulement, par exemple un numéro de téléphone ne représente pas beaucoup de bits, mais c’est chiant à mémoriser. Je préfère me rappeler où se trouve mon annuaire.
      A côté de ça je suis toujours frappé par le nombre de mélodies que l’on peut mémoriser. Si je prends toute ma discothèque, que je prends toutes les mélodies que je connais par coeur, et que je regarde combien de bit d’information ça représente (même codé en format MIDI), je suis toujours bluffé.

  2. Honnêtement, le mode de fonctionnement et de sauvegarde de l’information de notre cerveau est très difficile à analyser. Par exemple, les derniers numéros de mon numéro de téléphone sont 86.72. Pour le retenir, j’ai retenu « le dernier nombre est 12 de moins que celui d’avant » plutôt que de retenir « le dernier nombre est 72″… ce qui veut dire que j’ai spontanément retenu une information fausse qui me rappelle la réalité plutôt que de retenir directement la véritable information.
    Mathématiquement, notre cerveau ne peut pas être autre chose qu’une succession de portes logiques reliées via des circuits électriques. Dans la réalité, son fonctionnement est tellement complexe et irrationnel qu’il est probablement impossible de le comprendre entièrement.

  3. Pingback: Y’a-t-il un hypnotiseur dans la salle?! | Sham and ScienceSham and Science

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