La psychologie du don d’organes

Il y a quelques jours, Facebook a proposé à ses membres américains et britanniques une option leur permettant d’ajouter à leur statut la mention « donneur d’organes ». Rien qu’en France, plus de 15 000 personnes chaque année sont en attente d’un don, et seulement environ un tiers de ces greffes peuvent être réalisées.

Deux chercheurs en psychologie, Eric Johnson et Daniel Goldstein, se sont penchés sur les mécanismes qui font que l’on choisit ou non d’être donneur d’organe, et notamment l’origine des grandes différences que l’on observe d’un pays à l’autre.

Le résultat est pour le moins surprenant !

« Pour » ou « Contre » ?

Le graphique ci-dessous [1] présente pour différents pays européens le taux de consentement, c’est-à-dire le pourcentage de la population se déclarant prêt à donner ses organes.

Comme vous le voyez, les pays se séparent en deux groupes bien distincts : ceux pour lesquels il y a un consentement massif (en bleu) et ceux avec un consentement faible voire très faible (en jaune). Comment expliquer de tels écarts ?

A première vue, on peut penser qu’il s’agit de différences culturelles entre les pays. Mais à y regarder de plus près on voit que l’explication ne tient pas : pourquoi l’Autriche serait-elle très consentante et pas l’Allemagne ? Pourquoi la Belgique et pas les Pays-Bas ? Pourquoi la Suède et pas le Danemark ? Il ne s’agit pas non plus de différence de niveau de vie, ou de disponibilité des infrastructures pour réaliser les greffes.

L’explication est bien plus simple : l’écart s’explique uniquement par le choix qui est proposé par défaut. En jaune, il s’agit des pays pour lesquels on demande « Cochez la case si vous voulez être donneurs« , en bleu les pays pour lequel on demande « Cochez la case si vous refusez d’être donneur« .

D’après l’analyse qu’en fait l’économiste comportemental Dan Ariely [2], choisir ou non de donner ses organes est une décision tellement engageante sur le plan psychologique, qu’il est plus confortable de ne pas trop réfléchir et de s’en tenir au choix par défaut. Et c’est cette simple différence qui explique les incroyables écarts observés entre les différents pays. Une leçon de plus à méditer pour ceux d’entre nous qui se croient rationnels : nous sommes extraordinairement influencés par la manière dont on nous pose la question !

Est-ce juste une question de rédaction du formulaire ?

Bon le résultat me troublait tellement, que j’ai décidé de me pencher sur l’étude d’origine [3], et le constat n’est pas aussi violent que l’interprétation qu’en donne Dan Ariely. Le graphique montré ci-dessus résulte en fait d’une agrégation de chiffres estimés par les auteurs à partir des organismes nationaux en charge du recueillement des consentements. Il ne s’agit pas d’une vraie situation où chacun a eu à cocher une case.

Ainsi si en France le chiffre donné est de 99.91%, c’est parce que seulement 0.09% des gens ont fait la démarche complète pour se faire s’inscrire comme refusant le don d’organe. Mais parmi les 99.91%, il y en a certainement plein qui ne se sont jamais vraiment posé la question.

Pour vérifier si le choix par défaut influence notre décision quand on nous force à vraiment se poser la question, les auteurs [1,3] ont réalisé une véritable expérience contrôlée. Ils ont demandé à trois groupes de personnes de renseigner s’ils étaient consentants ou non pour le don d’organe. Les 3 groupes étaient mis dans 3 situations différentes : le refus est le choix par défaut, le consentement est le choix par défaut, et « pas de choix par défaut ».

Les résultats sont ci-contre : on y voit que le taux de consentement est divisé par deux si le choix par défaut est de ne pas donner (« Opt-in »), par rapport aux deux autres situations. Même si l’effet est moins violent que dans le graphe précédent, il est bel et bien avéré.

Est-ce que cela change les dons réels ?

Pour voir si l’effet a des manifestations concrètes sur le nombre réel de dons d’organes, on peut essayer de regarder des vraies données de greffes. Le taux de donneurs d’organes se mesure en nombre de donneurs effectifs par million d’habitants. Le graphique ci-dessous est extrait de la publication [4] et montre le taux de donneurs en 2002 dans différents pays : la coloration indique si dans ledit pays le choix se fait par consentement par défaut (en gris) ou si les gens doivent se déclarer explicitement consentants (en blanc).

On voit clairement que les pays en gris donnent plus que les pays en blanc. Néanmoins il faut se rendre compte que les chiffres affichés ici dépendent aussi de tout un tas d’autres facteurs liés aux pratiques de dons d’organes, au infrastructures, etc.

On remarque aussi quelques résultats étonnants que je ne saurait expliquer : Pourquoi l’Espagne est-elle tant au-dessus des autres ? Pourquoi le Japon est-il tout en bas ?

[1] Eric J. Johnson and Daniel Goldstein, Do Defaults Save Lives?, Science 302 (2003) 1338:1339

[2] Dan Ariely asks, Are we in control of our own decisions?, Conférence TED

[3] Eric J. Johnson and Daniel G. Goldstein, Defaults and Donation Decisions, Transplantation 78  – 12 (2004)

[4] A. Abadie & S. Gay, The impact of presumed consent legislation on cadaveric organ donation: A cross-country study,Journal of Health Economics 25 (2006) 599–620

6 réflexions sur “La psychologie du don d’organes

  1. Levitt et Dubner parlent de la transplantation rénale dans « SuperFreakonomics » Denoël, 2009, pages 161 et page 179. On y découvre un dilemme moral du genre : (donneurs non rémunérés/peu de vies sauvées) vs (donneurs rémunérés/nombreuses vies sauvées). Sur ces questions morales, voir « L’influence des croissants chauds » de Ruwen Ogien et, surtout, l’excellent « Qu’en pensez-vous ?  » de Florian Cova

  2. Du coup je suis allé voir la ref 4. C’est intéressant de noter qu’en première analyse la différence entre pays avec consentement par défaut ou explicite n’est pas significative, et disparaît presque totalement si on exclut l’Espagne. Mais en utilisant un modèle statistique plus élaboré, qui inclut le PIB, la religion (en binaire Catholique / ou non), etc, la différence devient significative.
    Egalement intéressant, la différence (25-30%) reste insuffisante pour pallier au manque d’organes dans les pays avec peu de dons.

  3. Eléments de réponses aux deux questions que tu poses en fin d’article :

    1) il semblerait que l’Espagne ait mis en place un système médical + psychologique + les incentives financiers nécessaires pour que les médecins qui constatent un décès avec potentiel de don le signalent. Voir http://www.wat.tv/video/espagne-championne-monde-dons-2wl23_2i0u7_.html et http://www.ethique.inserm.fr/inserm/ethique.nsf/937238520af658aec125704b002bded2/9e0a7d2b54572554c1257196003a8570/$FILE/Texte.pdf sur ce sujet

    2) au Japon, jusqu’en 1999 c’était l’arrêt du coeur et non la mort cérébrale qui était considérée ( dans le texte de http://www.edimark.fr/publications/articles/prelevement-d-organes-sur-coeur-arrete/10738 ). Impossible dans ce cas de prélever des organes avant arrêt naturel du coeur…

    • Pour ce qui concerne l’Espagne, il ne s’agit pas le plus souvent d’incentive financier mais de personnes spécialisées (généralement binôme médecin et aumônier) en poste dans les hôpitaux, dont le rôle est de contacter les familles et leur demander si elles acceptent le prélèvement d’organes sur leur proche décédé. Ces personnes sont spécialement formées à cet effet.

  4. Pingback: L’expérience de Asch sur le conformisme | Science étonnante

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