Armes bactériologiques de destruction massive : la coccinelle et le conquistador

coccinelle-conquistadorIl y a quelques temps, ma fille m’a expliqué qu’un peu partout, les grosses coccinelles marrons étaient en train de faire disparaître les petites coccinelles rouges. Je lui avais alors gentiment répondu que je voyais mal une coccinelle en kidnapper une autre pour l’occire.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir dans un récent numéro de la revue Science, un article [1] expliquant justement pourquoi la coccinelle dite « asiatique » est en train de faire disparaître toutes les autres espèces de coccinelles. Et l’arme utilisée rappelle fortement la conquête du continent américain par les Européens au XVIème siècle !

Différentes espèces de coccinelles

coccinelle-puceronL’espèce la plus connue de coccinelle s’appelle en latin Coccinella Septempunctata. Comme son nom l’indique, elle porte 7 points noirs sur son dos. Eh oui, contrairement à ce que dit la légende populaire, le nombre de points n’indique pas du tout l’âge de la coccinelle, mais permet en revanche de distinguer les différentes espèces. Il existe ainsi des espèces à 2, 5, 10, 14, 22 et même 24 points.

La coccinelle, c’est l’ami des jardins car elle aime se nourrir de pucerons. Cela en fait un pesticide naturel pour tout un tas de plantes comme les rosiers, et lui vaut le titre envié d’ « insecte utile » (les autres insectes – inutiles, donc – apprécieront !)

La coccinelle Arlequin

couleurs coccinelle asiatiqueMais parmi les différentes espèces, il en existe une particulièrement appréciée : la coccinelle dite « arlequin ». Originaire d’Asie, elle présente toute une gamme de couleurs (voir ci-contre) et elle est spécialement grosse, prolifique et vorace : elle peut dévorer plusieurs centaines de pucerons par jour ! C’est pourquoi elle a été introduite dans les années 60 aux États-Unis et dans les années 80 en Europe pour protéger certaines cultures de façon « bio ».

Mais pas de chance, depuis une dizaine d’années cette espèce semble devenue totalement invasive, au point que dans certaines régions en automne, de véritables agrégats de coccinelles se forment pour essayer de pénétrer les maisons. Mais pire, la coccinelle arlequin provoque peu à peu l’extinction des autres espèces de coccinelles.

Ma fille avait donc raison ! L’insecte utile serait-il devenu nuisible ?

Un remake du péril jaune ?

Mais pourquoi cette coccinelle provoquerait-elle la disparition des autres ? Est-elle simplement mieux adaptée à l’environnement ? Ou bien est-ce une tueuse en puissance, comme le suggère son sobriquet « d’asiatique », qui évoque irrémédiablement Attila ou Gengis Khan ? Dans une récente publication [1], des chercheurs allemands ont levé le mystère : la coccinelle asiatique possède une arme secrète !

microsporidies-coccinelleTout d’abord, il faut savoir que les coccinelles sont un peu cannibales : elles ont pour habitude de manger les œufs des autres. Or les chercheurs ont remarqué que ce sont les œufs de la coccinelle asiatique qui semblent causer la mort de la coccinelle à 7 points.

Ils ont alors identifié que les coccinelles asiatiques étaient naturellement infectées par des parasites unicellulaires de la famille des champignons, appelés microsporidies, et qui prolifèrent dans leur hemolymphe (l’équivalent du système circulatoire chez les insectes.) L’image ci-contre montre ces parasites dans l’hémolymphe de la coccinelle arlequin et les spores qui y ont proliféré. En injectant directement ce parasite aux coccinelles à 7 points, on a pu vérifier que c’est bien lui qui provoque la mort de nos amies des jardins.

Mais une question demeure : pourquoi ces parasites ne tuent-ils pas aussi la coccinelle asiatique ? Les chercheurs soupçonnent que c’est grâce à un antibactérien naturel présent de leurs corps, et qu’on appelle harmonine. C’est une substance de la famille des alcaloïdes (comme la caféine, la cocaïne ou la morphine), et qui protègerait les coccinelles de ces parasites.

L’arme secrète de la coccinelle asiatique est donc un cocktail à deux ingrédients : un parasite qui détruit ses concurrents, et un antidote qui la protège de ce même parasite !

La bonne nouvelle dans l’affaire, c’est qu’on a montré que l’harmonine agit également contre des pathogènes humains comme la tuberculose ou la malaria. Cette substance pourrait donc un jour être à la base de nouveaux médicaments !

La conquête des Amériques

civilisations précolombiennes aztèques mayas incas

Par le passé, il a déjà été question de cette histoire de parasites portés par un envahisseur, et qui détruit les autochtones. On soupçonne que c’est ce qui s’est passé lors de la conquête du continent américain par les conquistadors ! Certes ils étaient technologiquement supérieurs, mais pour vaincre les civilisations précolombiennes à un contre cent, les armées espagnoles ont aussi utilisé une arme biologique naturelle.

En 1520, le conquistador Cortès s’attaque aux Aztèques. Très vite, ces derniers se rendent compte que leurs troupes sont décimées par un mal mystérieux et contagieux. Ils finissent même par croire qu’ils sont maudits des dieux, et que manifestement le dieu des Espagnols est supérieur au leur. Quelques années plus tard un peu plus au sud, Pizarro réédite l’exploit et soumet les Incas. Que s’est-il passé ?

On pense aujourd’hui que les civilisations précolombiennes ont été décimées par le virus de la variole. Cette maladie très contagieuse et mortelle dans presque un tiers des cas se caractérise par une éruption de pustules un peu partout sur le corps, je vous épargne une photo !

Il est vraisemblable que les conquistadors aient transporté le virus et l’aient propagé aux natifs du continent américain. La grosse différence, c’est que les Espagnols ayant déjà été exposés à ce virus, ils étaient naturellement mieux immunisés que les natifs, qui n’avaient jamais été en contact avec cette maladie ! La même histoire que les coccinelles, donc !

Ce terrible virus de la variole est heureusement considéré comme éradiqué depuis 1977, date du dernier cas connu. Il ne reste que quelques souches au monde, gardées sous haute surveillance dans quelques laboratoires spécialisés. Mais vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’une attaque avec le virus de la variole représente aujourd’hui une des principales craintes en matière de bioterrorisme.


Pour aller plus loin…

Une question que l’on peut légitimement se poser, c’est pourquoi est-ce que c’est l’autochtone qui meurt sous l’effet des infections de l’envahisseur, et pas l’inverse. Tout d’abord, ça doit très probablement arriver, mais ça se voit beaucoup moins ! D’ailleurs il me semble que c’est comme ça que finit la Guerre des Mondes (et dans une moindre mesure, Independence Day !). Mais dans le cas précis des conquistadors, il s’avère que les Européens avaient certainement été exposés à plus de maladies du fait de leur domestication du bétail. C’est l’hypothèse développée par Jared Diamond dans son livre « De l’inégalité parmi les sociétés », dont le titre original « Guns, Germs and Steel » souligne bien l’idée du rôle des maladies. Pour plus de détails sur ce livre, je vous recommande la lecture du billet de Xochipilli « Les civilisations, encore une affaire de Scrabble ?« .

Enfin autre complément amusant, il semble que la trajectoire des invasions de coccinelles asiatiques ne soit pas si simple que ça. Notamment une publication de 2010 par deux équipes française de Nice et Montpellier [2] suggère que les différentes éruptions invasives trouveraient leur origine en Amérique du Nord plutôt que de l’import direct de coccinelles asiatiques vers l’Europe.

journal.pone.0009743.g001

 [1] Vilcinskas, Andreas, et al. « Invasive Harlequin Ladybird Carries Biological Weapons Against Native Competitors. » Science 340.6134 (2013): 862-863.

[2] Lombaert, Eric, et al. « Bridgehead effect in the worldwide invasion of the biocontrol harlequin ladybird. » PLoS One 5.3 (2010): e9743.

13 réflexions sur “Armes bactériologiques de destruction massive : la coccinelle et le conquistador

  1. Merci pour les infos sur la coccinelle je pensais que c etait une histoire de compétition pour une niche écologique. Je suis en région parisienne ouest et effectivement je ne vois plus que des coccinelles asiatiques.
    Pour la Guerre des mondes oui les méchants aliens meurent d une infection bactérienne.

  2. Le rapport existant entre la vie sauvage et la vie civilisée me semble déterminer à coup sûr laquelle des deux l’emporte bactériologiquement parlant. La différence vient du fait que l’un vit en respectant la nature tandis que l’autre vit en la modifiant. La nature où habite le sauvage est adéquate à la vie humaine donc l’est aussi pour le civilisé ; tandis que la nature où habite le civilisé est polluée d’où la prolifération d’agents pathogènes susceptibles d’agir sur son organisme. Chaque développement pathogène entraînant automatiquement une adaptation de l’organisme fait qu’à son tour le civilisé devient un homme pollué, non dangereux pour d’autres pollués mais totalement offensif pour un sauvage à l’organisme beaucoup plus sain. A ce seul contact qu’est la proximité, la violence est telle (c’est à dire si rapide) que l’adaptation biologique chez les sauvages échoue provoquant de lourdes pertes voire leur extinction.

    Voilà de quoi réfléchir sur les notions d’espace et de temps.

    Sinon votre article me fait penser à ce Mémo : http://0z.fr/DmP4o

    Bien à vous…

  3. Incroyable cette histoire de coccinelles. Ce qui me frappe c’est que tels des amérindiens modernes, on perçoit toujours les invasions venant de l’Asie (frelons asiatiques, coccinelles, SRAS, etc) et l’on n’entend jamais parlé de l’inverse. En tous cas ça alimente fortement un vieux sentiment de peur vis-à-vis de l’Asie: peur d’être envahis, détruits économiquement, ruinés moralement etc. Difficile de le justifier aujourd’hui par des questions de civilisation ou de domestication, mais peut-être est-ce simplement un biais de perception? Qu’en penses-tu?

    • Oui je suis d’accord pour le biais de perception. Je suis sûr que l’adjectif ‘asiatique’ a été popularisé pour cette espèce justement depuis qu’elle est invasive. Je suis persuadé que si elle ne l’était pas, on l’appellerait autrement. Et aussi que si elle provenait d’Australie, même invasive on ne l’appellerait pas ‘océanique’ !

  4. Effectivement, les coccinelles asiatiques (jaunes en tout cas !) mangent nos petites rouges « pays » et viennent à l’intérieur de nos fenêtres en masse pour hiberner… J’en avais il y a quelques années sur les rosiers (des rouges), elles ont bizarrement disparu ! Les jaunes ne savent pas (elles ne parlent peut-être pas notre langue) qu’elles doivent manger les pucerons, on les retrouve un peu partout, et surtout n’importe où !!!

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  6. Pingback: Les bactéries aussi savent compter ! | Science étonnante

  7. Bonjour …

    Parallèle osé , mais oh combien intéressant j’ai mentionné votre article par copier/coller sur mon journale électronique (http://lereveil.info) …

    Merci de m’en donner l’autorisation à posteriori …
    ( Je procèderai évidemment à toute modification que vous jugeriez nécessaire … )

    C@t

    alain l.

    Je cours de ce pas llre l’article sur Charlie Parker

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