Les animaux se reconnaissent-ils dans un miroir ?

chien miroirMa plus jeune fille a maintenant 18 mois, et depuis quelques semaines son rapport aux miroirs a changé. Avant, un miroir c’était pour elle une sorte de fenêtre qui permettait de voir « L’autre bébé de la maison ». Mais désormais, elle semble prendre conscience que l’image dans le miroir n’est autre qu’elle même.

Ce stade est bien sûr typique du développement des jeunes enfants. Mais de manière surprenante on retrouve aussi ce phénomène chez certains animaux, et pas forcément ceux que l’on croit !

Le test du miroir

Si vous possédez un animal de compagnie, vous vous êtes peut-être déjà demandé s’il pouvait se reconnaître dans un miroir. Si on peut trouver quelques vidéos hilarantes de chats essayant d’attaquer leur propre reflet, la plupart de nos amis à quatre pattes accueillent leur image dans une relative indifférence.

Ont-ils compris qu’il s’agissait d’eux-même ? Ou se sont ils habitués à cette présence étrange mais qui semble ne présenter aucun danger ?

Pour le savoir, le psychologue Gordon Gallup a imaginé dans les années 70 un test simple appelé test du miroir. L’idée est de placer subrepticement sur l’animal une marque (par exemple une gommette rouge) à un endroit qu’il ne peut pas voir en vision directe (comme sur son front, dans son cou…). Puis on confronte la bête à son image pour voir si elle réagit d’une manière spécifique en voyant la marque dans le miroir. Si par exemple l’animal essaye d’atteindre la gommette sur son propre corps pour la retirer, c’est qu’il a compris que l’image dans le miroir était bien la sienne.

chimpanzeeCeux qui passent le test

Bien entendu, à partir d’un certain âge situé entre 18 et 24 mois, les enfants passent avec succès le test du miroir. La plupart des grands singes le passent aussi (avec plus ou moins de succès selon les individus) : chimpanzés, bonobos, et orangs-outans ont un comportement devant le miroir qui montre clairement qu’ils ont compris que la marque est bien située sur leur propre corps.

En plus de ces quelques primates, les dauphins et les orques passent également le test avec succès, ainsi que les éléphants d’Asie.

Mais ça ne marche pas avec nos compagnons à quatre pattes, les chiens et les chats échouent lamentablement !

Quelques inattendus

pie

On pourrait s’attendre à ce que tous les singes passent le test, mais ça n’est pas le cas : les macaques et la plupart des gorilles échouent, ainsi que les capucins. Et pourtant ces derniers sont loin d’être bêtes, puisqu’ils sont capables de raisonnements économiques évolués, comme je l’expliquais dans ce billet.

À première vue, tous ceux qui passent le test entrent dans la catégorie des animaux que l’on qualifierait spontanément d’intelligents. Et pourtant, il existe un animal inattendu qui sait se reconnaître dans un miroir : la pie ! 

De expériences menées en 2002 ont montré que certaines pies réagissaient de manière particulière au test du miroir, suggérant qu’elles ont compris que la marque est bien située sur leur propre corps. La vidéo ci-dessous extraite de la publication [1] montre le comportement de la pie qui essaye d’atteindre la marque sur elle-même :

Ce résultat a de quoi surprendre, quand on pense que les pies (comme les autres oiseaux) sont dépourvues de néocortex, cette partie du cerveau des mammifères en charge des fonctions cognitives supérieures, et à laquelle on attribue en général l’intelligence développée des primates.

Sur le plan philosophique, il est tentant d’assimiler la capacité à se reconnaître dans un miroir à la capacité à avoir conscience de soi. Mais il semble que le lien soit loin d’être aussi évident. D’une part beaucoup d’animaux attachent une importance cruciale à d’autres sens que la vue : le reflet d’un chien dans un miroir n’a pas d’odeur, il est donc normal qu’il ne soit pas identifié comme un autre animal, et qu’il ne présente ainsi pour lui ni menace ni intérêt.

Même pour les humains il semble qu’il y ait de fortes variations d’une culture à l’autre. Le seuil de 18-24 mois est valable pour les cultures occidentales, où les miroirs sont omniprésents, mais un petit fidjien ou un petit kenyan peux attendre jusqu’à 6 ans avant de se reconnaître [2], ça n’est pas pour autant qu’ils n’ont pas conscience d’eux mêmes !

Billets reliés :

Pour finir, je mentionne avoir découvert cette histoire de pie au cours d’une diffusion de l’émission télé « Incroyables expériences« , diffusée quelques temps en « prime-time » sur France 2, et morte de sa triste mort au cours de l’année 2012. L’occasion une fois de plus de me plaindre de la disparition de la science à la télé et dans les médias en général


Pour aller plus loin…

J’ai trouvé intéressante la manière dont les expériences ont été menées avec les dauphins. Au lieu d’un miroir réel, on a placé dans l’aquarium une caméra et un écran reproduisant l’image du dauphin. Les chercheurs ont alors testé deux conditions : dans la première l’écran montre en direct ce que voit la caméra, on a donc exactement la même chose qu’avec un vrai miroir; dans la deuxième, l’image est décalée de plusieurs secondes, de sorte qu’elle n’est plus synchrone avec les mouvements du dauphin. Et l’animal réagit de manière très différente dans les deux cas.

[1] Prior, Helmut, Ariane Schwarz, and Onur Güntürkün. « Mirror-induced behavior in the magpie (Pica pica): evidence of self-recognition. » PLoS biology 6.8 (2008): e202.
[2]Broesch, Tanya, et al. « Cultural variations in children’s mirror self-recognition. » Journal of Cross-Cultural Psychology 42.6 (2011): 1018-1029.

9 réflexions sur “Les animaux se reconnaissent-ils dans un miroir ?

  1. Pour le chien, son désintérêt pour son image est lié au fait qu’il a une vision global. Il distingue très bien les formes et les mouvements mais pas bien les détails et l’immobilité ; pour cela, il se fie à son flair. A la place d’une marque, lui placer un chapeau aurait plus d’effet puisque sa forme globale s’en trouverait augmentée.

    « Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente ».

    Cette citation de Nietzsche et vos interrogations semblent indiquer qu’il n’est pas besoin d’un néocortex pour avoir de l’instinct donc être intelligent. La conscience et l’instinct procèdent de manières opposées : la conscience est un décalage tandis que l’instinct est une immédiateté. La conscience est formée de la pensée réflexive symbolisant le passé et de la pensée imaginative symbolisant le futur, seul l’instinct est en liaison direct avec la réalité de l’Univers : le présent. Nos pensées, elles, sont toutes des représentations de la réalité d’où les désaccords inévitables entre les individus.

    L’enfance est la forge sacrée…

    Bien à vous…

  2. le problème est que pour que le test soit concluant il faut que la pose de l’objet soit faite à l’insu de l’animal, difficile avec un chapeau..; ceci dit je ne crois pas que votre explication soit la bonne , la conscience de soi est bien une émergence qui apparaît à un moment de l’évolution et grosso modo chez les mammifères supérieurs. Il y bien l’anomalie de la pie qui est effectivement surprenante, une exception à la règle ?…

  3. Je ne me prononcerai pas d’un point de vue neurologique (j’ai peu de connaissances en morphologie du cerveau des vertébrés). Ceci dit, pour toute personne qui observe attentivement les oiseaux dans les parcs, la pie ne semble pas être une anomalie, bien au contraire. Les corvidés sont bien connus pour être des oiseaux intelligents. D’autres animaux qui n’ont probablement pas de néocortex mais qui sont capable de comportements sophistiqués sont les céphalopodes. D’une manière générale en évolution, quand on parle de fonction, il y a d’innombrables manières de résoudre un problème. La présence d’un néocortex n’est pas nécessaire à l’intelligence, tout comme la présence de plumes n’est pas nécessaire au vol.

    • Oui j’ai hésité à parler de convergence, dans le sens où je ne vois pas très bien en quoi le fait de savoir se reconnaître dans un miroir est un avantage pour nos amis les bêtes !

  4. Le lien avec la conscience de soi m’échappe un peu. Naïvement j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit de la capacité de percevoir et d’exploiter un lien entre ce que l’animal voit dans le miroir et, par exemple, ce qu’il peut toucher avec sa main (pour un primate). C’est quelque chose de plus difficile mais de même nature (il me semble) que de faire le lien entre, par exemple, une sensation tactile sur son corps (disons une pression sur une main) et la vision associée (disons un objet qui appuie sur cette partie du corps). Bon mais là j’énonce des banalités, tout n’est qu’association 🙂

    Je continue dans les naïvetés le fait de regarder sa main quand on a mal à le main évoque-t-il une conscience de soi ?

    Bon. Vu que « conscience de soi » ne veut pas dire grand chose a priori, je ne vais pas aller bien loin :-).

    • Ah zut j’ai envoyé le commentaire en pensant pouvoir l’éditer mais ça n’a pas l’air d’être le cas. Désolé pour le charabia et les fautes.

      Bonne continuation à David, dont la motivation ne faiblit pas. Bravo ! (Tu n’aurais pas raté une vocation de neuroscientifique ?)

  5. Pingback: Les animaux se reconnaissent-ils dans un miroir...

  6. Pingback: Les animaux se reconnaissent-ils dans un miroir ? | Science étonnante | svtmaupassant

  7. Articles très intéressant, merci pour le partage.
    Cependant pour le chien comme la préciser le premier commentaire son désintérêt pour son image est lié au fait qu’il a une vision global.

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