Méfiez-vous d’un juge affamé !

justiceJ’ai déjà évoqué de nombreuses fois sur ce blog tous ces petits biais qui font de nous des êtres plus ou moins irrationnels. La plupart du temps, ces irrationalités ont été étudiées par des économistes et des psychologues dans le contexte des décisions économiques. Et leurs expériences nous montrent que contrairement à ce que l’on croit volontiers, nous sommes facilement influencés dans nos choix par le contexte ou la présentation. Et nous sommes donc manipulables.

Aujourd’hui, ça n’est pas d’économie dont je voudrais vous parler, mais de justice ! En effet une étude parue en 2011 a montré que les décisions de justice ne sont pas non plus exemptes de ces influences. Un résultat qui fait un peu froid dans le dos.

L’étude en question a été réalisée en Israël, à partir d’une analyse de 1112 décisions prises sur une période de 10 mois [1]. Les juges avaient pour mission de statuer sur des demandes de libération conditionnelle formulées par des détenus. Sur chacun de ces cas, le juge doit décider — sur la base des informations dont il dispose — si la libération conditionnelle est accordée ou non.

Ce que les auteurs ont voulu voir, c’est si l’ordre de passage dans la journée avait une influence sur les décisions rendues. Le graphique ci-dessous représente le pourcentage de décisions positives (libération conditionnelle accordée) en fonction de l’ordre de passage, pour l’ensemble des 1112 cas.juge repasComme vous pouvez le voir, les variations sont énormes ! Le taux de libération varie de près de 65% en début de journée à quasiment zéro en fin de journée. Et puis il y a des rebonds spectaculaires. Savez-vous à quoi ils correspondent ?

Le premier est une pause prise par le juge en milieu de matinée, le second est son déjeuner de midi. En clair, si vous passez quand le juge a le ventre plein et l’esprit reposé, vous avez deux chances sur trois d’être libéré; si vous passez quand il a le ventre vide, vos chances sont quasi-nulles. Inquiétant, non ?

Pour ceux qui s’en inquiéteraient, précisons que l’ordre dans lequel les demandes sont examinées est bien aléatoire. Si par exemple les cas étaient ordonnés par gravité, cela pourrait expliquer la tendance.

Bien entendu, il ne s’agit que d’un cas particulier, obtenu dans une seule juridiction d’un seul pays et pour un type de jugement. Mais il a le mérite de nous rappeler que mêmes les décisions d’experts ne sont pas exemptes d’influences externes, parfois inattendues.

Évidemment, l’objectif de ces travaux n’est pas de jeter l’opprobre sur une profession — ou même sur l’idée de justice en général — mais bien d’aider à mettre en évidence les biais afin de mieux les maîtriser. Eh non, les juges ne sont pas des machines, pas plus que ne le sont les autres experts chargés de prendre des décisions : médecins, enseignants, investisseurs…Et c’est pourquoi ces travaux en sciences sociales qui étudient nos petites et grosses irrationalités sont si importants.

Billets reliés


Références

[1] Danziger, Shai, Jonathan Levav, and Liora Avnaim-Pesso. « Extraneous factors in judicial decisions. » Proceedings of the National Academy of Sciences 108.17 (2011): 6889-6892.

A lire également : des critiques formulées par la Cour Suprême Israélienne, ainsi que la réponse des auteurs.

[2] Weinshall-Margel, Keren, and John Shapard. « Overlooked factors in the analysis of parole decisions. » Proceedings of the National Academy of Sciences 108.42 (2011): E833-E833.

[3] Danziger, Shai, Jonathan Levav, and Liora Avnaim-Pesso. « Reply to Weinshall-Margel and Shapard: Extraneous factors in judicial decisions persist. » Proceedings of the National Academy of Sciences 108.42 (2011): E834-E834.

Crédits

Lady Justice, Wikimedia Commons

16 réflexions sur “Méfiez-vous d’un juge affamé !

  1. Bonjour, l’étude n’est pas vraiment étonnante dans ce monde de brutes, néanmoins je pense qu’elle concerne essentiellement les petites affaires. Pour les grosse affaires c’est plus grave à mon humble avis, c’est le rapport de force, les dollars ou la politique du moment qui décide du verdict, surtout avec des juges affamés. Je pense que la justice n’est pas juste lol !

  2. Ça fait froid dans le dos !
    PS: Il y a une typo « les décisions de justice ne sont pas non plus exemples de ces influences » : « exemples => exemptes ».

    [Corrigé, merci ! – David]

    • «Des êtres plus ou moins irrationnels» Je trouve la réflexion passionnante, elle pose une question d’existence, si le monde n’était pas chaotique, bon le terme hyper rationnel est plus correct, un monde parfaitement normalisé suivant des algorithmes formalisés (ou mathématisés si vous préférez,décision, rendement, statistique…) Ça pose la question suivante : au moment ou on atteint un rendement prés de 100 % de fiabilité dans la prise de décision (justice, fonctionnement des divers composants de la société) on atteindrait également un point de non retour, un début d’auto-destruction de notre civilisation ?. Ou ce serait peut être le début des machines anthropoïdes ? Ou comme dans le film Idiocraty ?
      Bon je pars sur ce pas faire une bavure pour remettre un peu d’entropie dans le système.

  3. Je conseille de lire, sur la question du « contextualisme », l’excellent livre de Ruwen Ogier : « L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine ».
    Je le conseille à tous mes amis, mais attention ! Si vous avez sur l’humaine nature des préjugés bien ancrés auxquels vous ne souhaitez en aucune façon déroger, évitez de le lire …

  4. « Bien entendu, il ne s’agit que d’un cas particulier, obtenu dans une seule juridiction d’un seul pays et pour un type de jugement ».

    C’est vraiment le point faible de ce type d’étude, dont les implications sociales sont tellement importantes qu’il faudrait les répliquer et les confirmer plusieurs fois avant de leur prêter le moindre crédit. Car malgré l’appel à la prudence par lequel tu conclues, le résultat conforte implicitement nos angoisses latentes et on ne peut s’empêcher de penser qu’on ne peut faire confiance à personne, même pas à la justice. Un seul résultat non confirmé et non représentatif suffit à créer la suspicion.

    Le premier biais à écarter serait par exemple celui des scientifiques eux-mêmes, ce fameux biais de publication (cf cet article du New Yorker par exemple). Les chercheurs manquent d’esprit critique lorsqu’ils trouvent ce qu’ils cherchent et que le tout rentre dans une théorie cohérente. Le phénomène me semble flagrant surtout en psychologie expérimentale (je pense à la psychologie évolutionniste par exemple), alors que c’est le domaine où l’on devrait redoubler de précautions. C’est tout le mérite de Jonathan Schooler d’avoir eu le courage de mettre ce biais en évidence pour ses propres résultats (le « verbal overshadowing », dont l’existence semblait de moins en moins évidente à mesure qu’il multipliait les expérimentations).

    Disclaimer: je n’ai rien à voir avec le monde judiciaire!

    • Oui ce que tu dis es vrai avec beaucoup d’études de ce genre. La différence de celle-ci pour moi, c’est que l’effet et sa significativité sont énormes !

      Souvent tu as des papiers où les gens trouvent un effet petit sur un groupe pas très grand, et ça suffit pour passer la barre fatidique du « petit p » > 0.05 qui donne accès à la publi. Là on est quand même avec un échantillon numériquement assez élevé (>1000 décisions je crois) et une taille d’effet vraiment importante.

      • @David: je parle bien d’un biais de publication, pas d’un problème d’échantillonnage statistique… Une seule étude -toute peaufinée qu’elle soit statistiquement- demande à être reproduite par plusieurs autres expériences qui en confortent le résultat, surtout quand elle a des implications aussi fortes.

    • Je ne trouve pas qu’il y a une mise en doute de la justice dans cette étude, ni même des juges… Simplement le facteur humain faillible et inégal (et c’est tant mieux !). Si on observait la correction de copies pour un prof ou la rapidité de passage en caisse pour un caissier, on observerait probablement le même genre de cycles… Seulement c’est un juge et c’est difficile d’accepter qu’il puisse être faillible…
      La solution passerait par la redondance : trois juges qui rendraient leur décision indépendamment à des heures différentes… Pas sur que ça améliore l’efficacité…

  5. Comment, en tant que médecin par exemple, pourrait on éviter de tels biais ? Il y a t-il des techniques ? Des astuces ? Des solutions à ce problème d’objectivité ?

    • Bonjour poneygéant, en tant que médecin, enseignant et chercheur, je veux bien tenter d’apporter des réponses à votre question, mais il faudrait que vous la précisiez, je ne suis pas certain qu’on parle de la même chose. Ce que vous nommez « biais », ce sont les variations de la performance de l’individu, est-ce ceci ?

      • C’est simple une entité biologique n’est pas une machine ; de ce fait, l’être (son métabolisme et sa pensée) est assujetti à des variations de tous ordres ne lui permettant pas un contrôle absolu sur sa personne. Il n’existe pas de remède miracle à part peut-être d’éviter les surcharges de travail. Mais encore, là on parle pour le cas où la justice et ses représentants seraient de fidèles serviteurs de la loi ce qui dans la réalité, même à l’intérieur des démocraties, est loin d’être le cas. Méfiez-vous des juges affamés ou pas ! ou plus simplement, méfiez-vous de toute autorité d’où qu’elle vienne !

  6. Très intéressant.
    Dans le même genre, j’avais vu en cours de criminologie qu’il y avait d’autres facteurs qui pouvait influer sur un jugement et sa peine.
    En l’occurrence, une étude faite sur une centaine de juge (en Suisse, je crois), demandait à certains d’inscrire des peines en jour, d’autres en mois, d’autres en années. Pour un cas grave, il me semble que le fait de donner la peine en jour diminuait le temps passé en prison. (Les humains auraient tendance à ne pas apprécier les nombres qu’ils ne maitrisent pas ou qui ne sont pas rond).
    Ainsi, certaines peines (en mois), ne sont pratiquement jamais données.
    Il y avait aussi un exemple sur le fait que les juges ne donnaient pas de peines avec des nombres premiers. Ou encore l’influence de l’ordre entre témoin de la défense, celui de l’accusation et l’expert dans une procédure « simple ».

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