L’effet de halo (Crétin de cerveau #1)

J’ai décidé de créer une petite série de vidéos consacrées aux biais cognitifs ! Premier épisode, l’effet de halo.

Et maintenant un peu de discussion critique pour ceux que ça intéresse…

Grands leaders et prophéties autoréalisatrices

Au sujet du fait que tous les présidents des États-Unis font plus d’1m80, une question que l’on doit légitimement se poser est quand même de savoir si les personnes plus grandes que la moyenne n’auraient pas effectivement une plus grande aptitude au leadership, simplement par effet de prophétie autoréalisatrice. On pourrait imaginer que dès leur plus jeune âge, les enfants plus grands soient naturellement mis en situation de « commander », et finissent précisément par développer les qualités nécessaires à cette tâche.

Cette possibilité me rappelle un peu l’histoire rapportée par le génial auteur américain Malcolm Gladwell dans son livre Outliers : près de la moitié des hockeyeurs pro canadiens sont nés au premier trimestre de l’année. Pas parce que le fait d’être né au premier trimestre est intrinsèquement un avantage, mais parce que plus jeunes, ces enfants sont physiquement plus avancés, donc ce sont eux qui ont les meilleurs performances, donc eux qu’on encourage et qu’on stimule…et qui finissent professionnels ! (voir ici par exemple)

Bref, il pourrait très bien y avoir un effet autoréalisateur similaire avec les grands hommes politiques (pour les femmes politiques, j’ai peur qu’on manque encore un peu de base statistique.)

Sur le rôle de la taille sur le salaire, je n’ai pas précisé dans la vidéo, mais l’étude statistique que je mentionne prenait bien sûr en compte l’effet du sexe. Si ça n’avait pas été le cas, c’eût été un bel exemple de paradoxe de Simpson (« les grands sont mieux payés car les hommes sont mieux payés et les hommes sont plus grands »). Mais non, l’effet subsiste bien dans chaque sexe.

La liste des tailles des présidents américains sur Wikipédia

Judge, T. A., & Cable, D. M. (2004). The effect of physical height on workplace success and income: preliminary test of a theoretical model. Journal of Applied Psychology, 89(3),
428.

Ok Cupid est-il une source valable ?

Je trouve les résultats d’Ok Cupid vraiment très intéressants, et je pense qu’ils nous disent vraiment quelque chose sur la nature humaine. Et pourtant, il faut quand même remarquer qu’un certain nombre de problèmes méthodologiques font qu’en tant que tels, ces résultats ne sont pas de qualité « publiable » dans une revue à comité de lecture. Voici quelques pièges que j’ai pu relever.

Sur la corrélation « note de physique » / « note de personnalité », il y a un effet qui est qu’on demande à tout le monde de mettre successivement les deux notes. Il ne faut donc pas s’étonner qu’on trouve une corrélation certaine. Simplement parce que c’est peut-être trop « fatiguant » pour notre cerveau de réfléchir vraiment à deux notations différentes. Pour une expérience valable, il aurait fallut que 50% des utilisateurs aient uniquement à noter le physique, et les 50% uniquement la personnalité.

Même avec une telle précaution, il reste un facteur de confusion possible, qui est « le soin apporté à la constitution du profil ». On peut imaginer que certaines personnes vont mettre beaucoup de soin dans leur profil (photo ET texte), tandis que d’autres auront une approche moins « pro » de la question et auront tendance à négliger les deux.

L’expérience proposée par OkCupid est vraiment intéressante, notamment parce qu’elle démontre le fait qu’on ne peut pas se contenter d’observations a posteriori pour tirer de bonnes conclusions. Je trouve donc bien qu’ils aient poussé jusqu’à réaliser une vraie expérience de manipulation. Il reste un problème toutefois, c’est que l’échantillon est restreint par le bon vouloir des gens. Normalement on constitue un groupe, puis on lui fait subir l’expérience sans qu’il ait trop le choix. Ici, ceux qui participent à l’expérience (qui mettent une note) le font sur une base volontaire. On peut imaginer que face à un profil vide, plein de gens vont refuser d’attribuer une note de personnalité.

Physique et personnalité

L’étude « fondatrice » dont je parle sur les liens entre physique et personnalité est en fait plus vaste que ce que j’ai rapporté dans la vidéo. Outre le fait de noter les photos en terme de caractéristiques de personnalité, les sujets de l’expérience devaient aussi noter un certain nombre d’autres critères comme la capacité à être un bon conjoint, un bon parent, leur bonheur supposé dans la vie, etc. Toutes les qualités attribuées étaient corrélées avec l’attractivité physique, à l’exception de la capacité (estimée) à être un bon parent. Par contre, il y avait un énorme impact de l’attractivité physique sur la capacité (estimée) à être un bon conjoint : on passe d’une note de 0,37 à une note de 1,70.

Dion, K., Berscheid, E., & Walster, E. (1972). What is beautiful is good. Journal of personality and social psychology, 24(3), 285.

Justice et physique ?

L’expérience sur la justice fait un peu froid dans le dos, mais on peut quand même la relativiser avec des observations. Tout d’abord il s’agissait d’une expérience, c’est-à-dire d’une tâche « simulée », pas d’un véritable procès. Ensuite les sujets de l’expérience étaient des quidams, pas des juges professionnels. (Même si rappelons le dans un jury d’assises, les jurés sont des citoyens lambda !). Et puis la faute à juger était un truc relativement bénin (tricherie à un examen). On peut espérer que dans de véritables situations, l’effet soit moins prononcé…mais c’est à peu près évident qu’il doit exister, non ?

Efran, M. G. (1974). The effect of physical appearance on the judgment of guilt, interpersonal attraction, and severity of recommended punishment in a simulated jury task. Journal of Research in Personality, 8(1), 45-54.

30 réflexions sur “L’effet de halo (Crétin de cerveau #1)

  1. Un des leaders de l’histoire récente de l’Allemagne avait une petite taille, mais avait pourtant pas mal de leadership il me semble.

    • Oui, et ? Ce qui est dit c’est qu’il y a une corrélation entre être grand et avoir du leadership/être un politicien à succès. Ca veut juste dire que statistiquement les 2 variables (taille et succès/leadership) ont tendance à être grandes en même temps. Ca ne veut pas dire que c’est toujours, toujours le cas.
      Hitler (et, plus récement, Sarkozy en France) n’invalident donc en rien le propos.

  2. Super article ! Je serai curieux de savoir combien de temps aurait duré la vidéo si tu avais du parler de tout ça.

  3. 2 petits commentaires rapides.

    1) Pour la taille en politique, ce qui serait bien ce serait de comparer la taille moyenne des hommes de la population, celle des politiciens (hommes uniquement) et notamment ceux qui ont été candidats à une présidentielle, et la taille de ceux qui ont réussi à être élus président.
    il paraît très possible qu’être grand donne un bonus de charisme, dès tôt dans la vie. Après, on peut imaginer que certains se lancent en politique poussés par ce charisme, mais peut-être que beaucoup le font sans, et que la taille observée parmi les politiciens ne bondit pas trop par rapport à la population. Par contre si ceux qui sont élus sont bien plus grand, là on pourrait dire que la taille a joué dans la chasse aux voix.

    2) J’ai aucune source, mais dans le même acabit que la taille, j’ai dû entendre ou lire quelque part qu’avoir une voix grave aide aussi.
    Après, on pourrait commencer à se poser la question de la culture. Ces tendances sont-elles plus fortes en Europe et Amérique du Nord, et moins ailleurs ? Je pense notamment à l’Amérique du Sud. Mais là commence je crois à rentrer trop profondémment dans les choses.

  4. Je ne sais pas si c’est significatif, mais je pense à un autre facteur de confusion pour la taille. Il me semble (c’est peut-être faux) que la nutrition et la qualité de vie ont tendance à conduire à de plus grandes tailles (en particulier, les nouvelles générations asiatiques sont plus grandes que les précédentes). Du coup, est-ce que les présidents ne seraient pas plus grands, simplement car ils viennent de familles où on mange mieux ?

    En tout cas, je trouve cette série de vidéos géniale et super importante… mais super ambitieuse aussi ! Les sciences sociales me semblent truffées de pièges que j’ai bien du mal à contourner…

    • Salut !

      En effet, la nutrition, la qualité et le mode de vie (notamment la durée des études) on une influence sur la taille. Cependant, la différence de taille moyenne entre les cadres et les ouvriers par exemple, est d’environs 3cm (en France), ce qui est loin des 6cm de différence observés entre la taille moyenne des Américains et la taille moyenne de leurs présidents ! De plus, il a été montré que la taille a un effet sur la réussite dans toutes les sphères de la vie sociale (vie politique, marché du travail, mais aussi vie amoureuse) et cette différence de réussite se retrouve au sein d’une même classe sociale (elle n’est donc pas liée seulement à la qualité de vie). Par contre, le commentaire de Al est pertinent, la taille jouant en effet un rôle important dans la confiance en soi : comparer la taille des candidats à l’élection présidentielle et celle des présidents effectivement élus serait un moyen intéressant de montrer dans quelle mesure la taille joue réellement un effet de halo.

      Je vous laisse la référence d’un très bon article sur le sujet écrit par Nicolas Herpin qui corrobore ce qui a été dit sur la taille dans la vidéo : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES361D.pdf

      J’en profite aussi pour apporter une autre référence sur la question du rôle de la beauté physique dans la vie sociale et notamment amoureuse (pour rebondir sur l’exemple du site de rencontre) : Philippe Juhem a fait une étude sur la mise en couple des adolescents et montre l’importance du critère physique dans le choix d’un partenaire. http://juhem.free.fr/JuhemRelationsAmoureuses.pdf

      En tous cas, merci beaucoup pour cette vidéo !! C’est agréable de voir que la sociologie peut aussi faire l’objet d’une vulgarisation scientifique sérieuse et être considérée comme un vrai domaine d’études scientifiques ! J’espère que les sceptique finiront par en être convaincus…

    • Les sciences sociales sont truffées de pièges entre autre parce beaucoup de ce qui est publié n’est pas solide, est mal interprété ou carrément faux parce que les chercheurs défendent des thèse morales qui obscurcissent leur vision de la réalité. Il y a présentement une crise de la reproductibilité en science sociale parce qu’on arrive pas à reproduire les effets prétendument observés dans environ la moitié des études publiées. Certains s’interrogent sur la possibilité d’imposer, comme en physique des particules, un standard de 5 écart-type avant de prétendre à une découverte en science sociale.

      • Tout à fait d’accord. Mais en plus de la non-reproductibilité des expériences, il y a le problème du paradoxe de Simpson et des facteurs de confusion qui rendent les sciences sociales très difficiles.

  5. Concernant les histogrammes à propos de la culpabilité et de la sévérité de la peine, une représentation avec des boites à moustaches ou au moins des intervalles de confiances auraient été les bienvenus. Juste pour voir si il y a une vraie différence statistique entre les deux populations…

  6. Pourquoi n’y aurait-il pas ‘pour de vrai’ une corrélation entre certains traits physiques et de personnalité ? Ça me paraît être une hypothèse qu’on peut pas à priori exclure..

    • Cette corrélation existe. Karin Wolffhechel de l’université technique du Danemark l’a observée. Plus généralement, Lee Jussim « The Unbearable Accuracy of Stereotypes » démontre que les stéréotypes sont souvent pas faux en moyenne. Le cerveau n’est pas crétin, il est spécialisé pour reconnaitre des motifs (patterns). Cette habilité a parfois fait la différence entre la vie et la mort chez nos ancêtres. Dis de façon brutale et grossière ça donne à peu près ceci : si tout ce qu’on a pour juger une personne est son physique alors on peut penser que celui qui a une sale gueule a un peu plus de chance d’être un salaud que celui qui a une belle gueule. On peut se questionner sur la moralité d’agir en fonction de ce genre d’inférences statistiques. Mais notre avis sur la moralité d’une telle pratique (le profilage par l’attractivité) ne devrait pas influencer notre opinion sur l’efficacité de la pratique.

      • Oui. Et est-ce que l’épigénétique ne vient pas confirmer le lien entre le vécu de quelqu’un et son apparence physique ? (J’extrapole ma maigre connaissance du sujet en espérant que quelqu’un pourra éclairer ma lanterne.) L’idée est que nos comportements agit sur l’expression de nos gènes. Donc je veux bien croire que notre allure physique en dise long sur à la fois l’environnement dans lequel on a vécu, le regard qu’on porte sur le monde et notre attitude générale dans la vie.
        Je pense à une personne qui a tendance à sourire tout le temps et son jumeau qui aurait la tendance inverse. Au fil des années, cela sculpte le visage différemment sans doute, non ? Il me paraît complètement probable que cela puisse se percevoir de façon plus ou moins consciente, plus ou moins intuitive.

  7. Pingback: L’effet de halo (Crétin de cerveau...

  8. L’imagerie populaire est truffée de stéréotypes qui ont pu agir à terme sur ce phénomène de perception inconsciente … Le « méchant » est presque toujours petit et moche, l’idiot est (souvent donc) « gros », le « gentil » ressemble au prince charmant, la sorcière est hideuse, la fée magnifique ect …

  9. taille, salaire et sexe… l’absence d’effet sachant le sexe n’induit pas de paradoxe de Simpson, mais juste une indépendance conditionnelle. Le paradoxe de Simpson aurait été une inversion de la conclusion pour chaque sexe séparément.

  10. Déjà vu également des stats sur les sportifs de haut niveau plutôt nés en début d’année.
    Par contre de mémoire pas d’influence de la date de naissance chez les sportives.

    • C’est un petit peu différent. Pour l’âge des sportif cela vient tout simplement qu’en sport il y a des classes et que les jeunes né en début d’année un jours donné sont en moyenne un petit peu plus fort que ceux né plus tard; juste parce que ils sont plus vieux à un age où les enfants grandissent vites.
      Quand la sélection s’effectue dans une classe donnée ce petit surplus suffit à disqualifier les plus jeunes qui feront autre chose.

  11. Concernant la taille de Napoléon, je me suis amusé il y a qques années à le comparer à la population de son époque pour savoir s’il était vraiment petit.

    Napoléon mesurait 1,69m. La taille moyenne de la population française en 1800 était de 1,62m (selon ce site : https://fr.wikipedia.org/wiki/1_E0_m). Ceci dit, c’était très variable selon le milieu : voir cette étude http://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_2003_num_22_4_2338).

    Bref : selon les sources, on peut tout de même dire que Napoléon était au dessus de taille moyenne des hommes de son époque.

    Merci David pour tes vidéos. Tu es d’une très grande clarté !

  12. Très intéressant, mais attention, David: l’effet de halo ne se limite pas à l’apparence physique. De manière générale, il y a effet de halo dès qu’une caractéristique positive d’une personne est jugée représentative de l’ensemble des qualités de la personne.

  13. « mais c’est à peu près évident qu’il [le biais cognitif] doit exister, non ? » Cette dernière phrase n’est-elle pas elle-même le fruit d’un biais cognitif ?

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