De quoi le succès d’une chaîne Youtube de vulgarisation dépend-il ?

Qu’est-ce qui fait le succès d’une chaîne de vulgarisation scientifique ? Par exemple le fait qu’elle aura, ou pas, beaucoup d’abonnés ? Sa qualité, bien sûr, le talent de l’écriture et de la pédagogie, le sens de la mise en scène, l’humour…

…en fait, non; pas tant que ça.

Il n’aura échappé à personne que les plus grosses chaînes sont presque toutes des chaînes créées il y a assez longtemps, et ayant accumulé pas mal de vidéos. D’une part ces chaînes ont eu le temps de croître, d’autre part elles ont pu émerger à une époque où la concurrence était moins rude. Du coup pour les nouveaux et nouvelles qui se lancent, la tâche peut paraître difficile.

Tout cela est évident, mais récemment je me suis demandé : Peut-on quantifier cet effet ? Mettre des chiffres dessus ? Eh bien on peut essayer, il suffit de faire un peu de statistiques.

Collecte des données

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Le Cancer

Aujourd’hui une vidéo sur un sujet complexe, le cancer.

Comme vous l’avez remarqué, j’ai bénéficié pour cette vidéo de l’aide de l’institut Gustave Roussy. Si vous voulez plus d’information, vous en trouverez notamment sur la page de l’école des sciences du cancer, la structure de formation de l’institut.

Pour les chiffres concernant les incidences et la mortalité, je me suis basé sur le travail de synthèse de Catherine Hill accessible ici.

Enfin un grand merci à Raphaël qui m’a bénévolement proposé de réaliser cette vidéo, et ça change tout ! Vous pouvez aller admirer son travail sur son portfolio. Comme vous le verrez, il tourne d’habitude avec des gens beaucoup plus beaux que moi !

 

Youtube : le problème n’est pas l’algorithme, c’est l’argent.

Il y a quelques jours, le vidéaste Veritasium a sorti une vidéo où il évoque ce qu’il se passe depuis plusieurs mois avec l’algorithme de Youtube, et le déclin d’audience qu’ont constaté beaucoup de vidéastes, notamment culturels.

Le phénomène a été commenté à de nombreuses reprises : le fameux algorithme semble maintenant avoir un fort biais vers les vidéos qui « buzzent », ce qui ne va pas dans le sens d’aider les vidéos culturelles ou éducatives. Il suffit de faire un tour dans l’onglet « Tendances » de Youtube pour s’en rendre compte.

Est-ce grave ? Oui et non.

Youtube devient la télé

Je vois deux problèmes avec cette tendance : le premier est que cette évolution de l’algorithme va détourner de plus en plus le public des vidéos culturelles, qui étaient une des spécificités de Youtube. Le résultat est prévisible : le contenu de Youtube va de plus en plus converger vers celui de la télé. Les spectateurs y regarderons principalement du top, du buzz, du prank, du people, du click bait (oui je sais, que des mots anglais), et seulement des miettes pour la culture et l’éducation.

C’est triste, mais je n’ai jamais douté que ça n’arrive. En fait c’est même presque rassurant.

L’algorithme n’a pas de position éditoriale et c’est tant mieux. L’algorithme est agnostique : il maximise le watch time, c’est-à-dire qu’il donne au public ce que le public semble aimer. On peut regretter que le public préfère les prank que les vidéos de Nota Bene, mais qui serais-je pour imposer au public ce que je pense bon pour lui ? (même « for the greater good » comme disait Dumbledore, on sait où ça mène)

La logique est donc assez darwinienne, Youtube va finir par complètement ressembler à la télé du point de vue de la répartition des contenus qui y sont visualisés. Et ça n’est pas grave…

…car la grande force supposée de la vidéo sur internet, c’est sa diversité ! Sur Youtube, il n’y a pas le filtre de la production télé, qui éjecte tout un tas de contenus de qualité sur la base de critère plus ou moins arbitraires (comme c’est le cas actuellement avec les émissions scientifiques.) Donc même si, du point de vue de la « composition moyenne » de ce qui y est regardé, Youtube va finir par ressembler à la télé, contrairement à la télé on y trouvera toujours une myriade de petites chaînes (une « longue traîne »). Des chaînes qui pourront librement proposer du contenu différent, de qualité, qui trouvera son « petit » public; du contenu qui n’aurait pas pu exister à la télé.

Sur le papier ça me va très bien, mais on en arrive au deuxième problème : comment on fait vivre les gens qui produisent ce contenu de qualité, et pour lequel il existe un public ?

Le problème du modèle économique

Aujourd’hui, il n’y a pas de modèle économique viable pour les vidéastes culturels. Et j’ai peur que cette « longue traîne » de contenu de qualité finisse par s’éteindre à cause de cela. A la télé, ce contenu de qualité est tué par le filtre des choix de la production; sur Youtube, il sera tué par l’argent, et l’absence de modèle économique.

Bien sûr vous allez me dire qu’aujourd’hui, ce contenu arrive à exister malgré l’absence de modèle économique. Sauf que si on regarde la situation des vidéastes culturels francophones, il n’y a pas grand chose de professionnellement pérenne. Certains profitent d’être encore jeunes étudiants insouciants : c’est bien mais ça ne durera pas (et pour faire du bon contenu culturel, c’est bien aussi de s’appuyer sur des gens expérimentés !)

Certains financent temporairement leur activité de vidéaste en écrivant des livres, ça fonctionne un peu pour quelques uns, mais ça n’est ni généralisable, ni pérenne.

Les placements de produits et autres opérations spéciales me semble assez délicates à manier. Pour ma part, j’ai déjà eu plusieurs propositions mais je ne vois pas bien comment concilier cela avec l’objectivité et la rigueur scientifique qui sont ce que les gens viennent aussi chercher sur une chaîne comme la mienne.

A ce jour, il n’y a que le financement participatif, notamment Tipeee, qui propose une solution qui sorte du lot. Mais si certains s’en tirent mieux grâce à ça, on est très loin de pouvoir faire vivre une « longue traine » de vidéastes culturels.

Bien sûr, d’autres — dont je fais partie — s’en sortent car ils ont une vraie activité professionnelle par ailleurs. Outre le fait que ça résout le problème de l’argent, c’est aussi une chance car cela rend les vidéos plus riches et plus pertinentes : pensez-vous que les vidéos de Primum Non Nocere seraient aussi bonnes s’il n’exerçait pas la médecine au quotidien ? Mais le problème est évident, en tout cas dans mon cas : c’est un conflit permanent de gestion du temps entre mon vrai travail, ma famille, et faire de des vidéos (et je ne suis pas sûr que ce soit pérenne, donc.)

Bref, au-delà de mon cas personnel qui n’est pas très représentatif donc pas très intéressant pour la discussion en cours, il n’existe pas de modèle économique pérenne pour les vidéastes culturels. Et ça me met en rogne.

Du coup au-delà de la question de l’algorithme qui je pense est pliée, cette vidéo de Veritasium a relancé chez moi l’envie d’un modèle économique alternatif à celui actuel, qui permettrait de continuer à bénéficier de cette diversité. Et je me suis dit que j’allais essayer de mettre par écrit mes quelques pensées sur le sujet, ne serait-ce que pour me forcer à les organiser.

Ah bon mais Youtube ça paye pas de la money ?

Commençons par quelques chiffres pour fixer les ordres de grandeur. Qu’est-ce que ça rapporte de faire des vidéos sur Youtube, si l’on utilise le système classique de la monétisation, et donc de la publicité ? (ce que perso je ne fais pas d’ailleurs).

Le chiffre classique qu’on avance est celui d’1$ pour 1000 vues. Il semble que la réalité soit un peu en dessous, et il faut prendre en compte le taux de change euro/dollar. Je vous fait une moyenne à 0.8€ pour 1000 vues.

Plaçons nous dans le cas d’une chaîne faisant 1 000 000 de vues par mois. Un million c’est pas mal, il n’y a pas des tas de chaînes culturelles qui en sont là. Ça nous fait 800 euros de revenus publicitaires. Attention, ça n’est pas un salaire, c’est un chiffre d’affaire ! Il faut donc d’abord retirer les coûts de production : achat/location du matériel, prix des logiciels, éventuels déplacements, etc., et je ne parle même pas du fait de payer un intervenant extérieur comme un graphiste. Je suis sympa, je vous fait le tout à 200 euros de dépenses moyennes par mois. Il reste donc 600 euros de bénéfice.

Ce montant, on ne l’empoche pas, on le déclare : et dessus on paye des cotisations sociales et l’impôt sur les sociétés (et c’est bien normal). Il existe plusieurs variantes fiscales, mais pour faire simple il en reste en gros une moitié, ici 300 euros. Trois cent euros, c’est essentiellement un quart du SMIC.

Donc pour toucher un SMIC en revenus publicitaires, il faut 4 000 000 de vues par mois. Combien de vidéastes culturels atteignent ces chiffres ? Pas beaucoup à ma connaissance…Et on ne parle « que » du SMIC.

Ce que je trouve paradoxal dans l’affaire, c’est le fait que le Youtube culturel n’arrive pas à se trouver un modèle économique, alors qu’il produit du contenu de grande qualité, avec des coûts de production bien inférieurs à ceux de la télé ! Il suffit d’avoir déjà vu un tournage avec une équipe de professionnels pour s’en rendre compte : producteur, réalisateur, ingé son, éclairagiste, régisseur, monteur, mixeur, étalonneur, graphiste… Juste pour fixer les ordres de grandeur, la production complète d’une émission professionnelle va plutôt se situer entre 1000 et 4000 euros la minute. (Par exemple plus de 100 000 euros pour un épisode de « C’est pas sorcier » de 26 minutes). Même si on peut argumenter sans problème que la minute de « C’est pas sorcier » est plus qualitative que la minute de « Science étonnante », de « Nota Bene » ou de « Primum Non Nocere », ça fait quand même une sacrée différence de coûts de production !

Le paradoxe est donc double : d’une part, vu que ça a existé à la télé, il doit bien être possible de trouver de l’argent pour financer des contenus culturels; d’autre part, pour une même quantité investie, on produirait bien plus de contenu via les vidéastes Youtube que par les productions télé classiques.

A qui profite le crime ?

Et là, je voudrais faire un peu de raisonnement économique. Si les vidéastes produisent du contenu sans arriver à toucher l’argent pour le faire, c’est que quelqu’un le leur vole, d’une façon ou d’une autre. Et qui à votre avis ?

Eh bien pas Youtube ! Bien que la société appartienne à Google et donc ne soit pas en danger, elle est aujourd’hui financièrement à la limite de la rentabilité. C’est-à-dire que l’argent que Youtube gagne en faisant des pubs compense à peu près le coût (énorme) des infrastructures : serveurs, bande passante, etc. Donc si les vidéastes mangent des patates, ça n’est pas la faute de Youtube.

Alors qui les prive ? Eh bien vous, chers spectateurs. Vous êtes les grands gagnants de l’affaire. Les vidéastes ne gagnent pas d’argent, Youtube ne gagne pas d’argent, et vous, vous profitez gratuitement et en permanence d’un contenu culturel de qualité (et quand je dis « vous les spectateurs », je me mets évidemment dedans, je le suis tout autant que vous !)

Bien sûr, vous allez me dire : mais à la télé c’est pareil, c’est gratuit. Eh bien non : il y a la redevance télé mais surtout, ce qui permet de financer les contenus télé, c’est la publicité. Beaucoup de publicité, énormément de publicité ! Perso je n’ai pas la télé, mais quand il m’arrive de la regarder, je suis estomaqué par la quantité de pub qu’on se bouffe. Il y en a beaucoup beaucoup plus que sur Youtube ! Quand sur Youtube vous regardez 4 vidéos de 15 minutes, avec une publicité « pré-roll » que vous pouvez passer au bout de 5 secondes, vous êtes exposés au total à 20 secondes de publicité pour une heure de vidéo. A la télé, la durée oscille entre 4 et 9 minutes de publicité par heure, suivant les chaînes et les programmes. Soit entre 10 et 30 fois plus de publicité à la télé que sur Youtube. Et encore, je ne compte pas le fait que beaucoup utilisent AdBlock et ne voient même pas la pub sur Youtube.

Je résume : sur Youtube par rapport à la télé, vous (« nous ») les spectateurs êtes les grands gagnants de l’affaire, non pas parce que vous « détournez » l’argent, mais parce que vous profitez du contenu sans payer votre dû en « temps de cerveau disponible » (pour reprendre la célèbre expression de Patrick Le Lay, patron de TF1 à l’époque).

Est-ce un problème ? Non moi je trouve ça plutôt cool. Je ne suis pas fan de la pub, et pouvoir regarder du contenu culturel de qualité sans avoir à payer de sa personne en « temps de cerveau disponible », ça me parait plutôt cohérent.

Mais du coup comment on fait vivre les vidéastes ? Je voudrais proposer trois pistes.

Piste 1 : Faire de la pub, mais mieux ?

Première piste à creuser, faire quand même de la pub, car ça reste le meilleur moyen qu’on ait trouvé de faire un truc gratuit, mais le faire de manière plus intégrée entre la marque et le vidéaste.

Ca pourrait se faire par exemple sous la forme d’une annonce intégrée par le vidéaste lui-même dans la vidéo. Genre je fais une vidéo sur le big bang, et je commence (et/ou je termine) en annonçant que cette vidéo a été sponsorisée par L’Oréal (même si je doute que mes vidéos sur le big bang intéressent l’Oréal !).

Les Américains le pratiquent pas mal (par exemple avec Audible, ou Little Bits que j’ai découvert avec joie grâce à une vidéo de Minute Physics.) Tout cela reste de la pub, mais ça reste la moins mauvaise manière d’en faire à mon sens. Plus agréable pour le spectateur, plus efficace pour l’annonceur, plus lucrative pour le vidéaste.

Piste 2 : Faire payer le spectateur

Autre option : faire payer la visualisation du contenu, d’une façon qui reste à inventer.

Honnêtement, imaginez que regarder une vidéo vous coûte disons 0.5 centimes la minute. Ça veut dire concrètement que par exemple regarder en entier une (excellente) vidéo de Nota Bene qui dure 10 minutes vous coûterait 5 centimes. Est-ce que dans le fond ce serait illégitime ? Trop cher payé ? Est-ce qu’à la fin des fins ça vous gênerait ? Vous regretteriez votre argent ? J’en doute.

Et pourtant avec un tel tarif minime, 0.5 centime/minute, ça rendrait viable financièrement des chaînes avec un nombre d’abonnés et de vues relativement modestes. Sur le plan strictement économique, ce serait royal pour tout le monde. Il faut juste arriver à implémenter le truc et c’est là que ça coince.

Le souci, c’est que nous ne sommes pas des agents économiques parfaitement rationnels. Nous sommes des êtres humains sensibles, émotifs et irrationnels. Et s’il fallait sortir son porte monnaie et mettre une pièce de 5 centimes dans la fente chaque fois qu’on veut voir une vidéo de Nota Bene, il y aurait un blocage. Toute décision économique a un coût psychologique. Et on a pas envie chaque fois qu’on s’apprête à cliquer sur une vignette de se dire qu’on est en train de faire un choix économique. (J’en veux pour preuve d’une manière générale le succès des formules à abonnement et autres trucs « all inclusive », qui au final coûtent plus cher mais sont moins pesants psychologiquement).

Tout ça me fait dire qu’il y a potentiellement un business model différent à inventer. Et encore une fois économiquement il n’y a pas photo, c’est simplement un problème de « design » (au sens large du terme) de comment je fais passer l’argent du portefeuille A au portefeuille B de la manière la plus indolore possible. Pour reprendre mes chiffres, un abonnement de 3 euros/mois donnerait accès à  10 heures de contenu culturel ! Si nos étions des homo economicus rationnels, ça existerait depuis longtemps. Mais comment le faire marcher en pratique pour que « ça passe » : mystère ! Je trouve que c’est une question passionnante et difficile, et celui qui parviendra à y répondre  sera très fort. Que ce soit Youtube lui-même, une plateforme concurrente, ou un nouveau venu sorti de nulle part.

Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il me semble que la communauté francophone des vidéastes culturels a juste la bonne taille pour tenter un changement de modèle économique. Suffisamment grande et riche pour que le truc prenne, mais suffisamment petite pour qu’on se connaisse tous, et qu’on soit prêts à se mettre d’accord pour tenter tous (ou presque) une nouvelle expérience.

Perso si j’étais un investisseur avec quelques millions à jouer, je tenterai un coup.

Piste 3 : Le financement public ?

Dernière piste que je voudrais suggérer, le financement public. Pour revenir sur le cas de la télévision, il y a évidemment un tas de voies de financement public. Que ce soit via la redevance ou bien des financements du type CNC. Pourquoi ne pas — en partie — financer les vidéastes culturels avec des fonds publics ? Après tout, j’ai la prétention de considérer que beaucoup d’entre nous font oeuvre de service public.

Évidemment, il ne s’agit pas forcément de transformer les youtubeurs en fonctionnaires d’état, mais on pourrait imaginer plein de choses. Par exemple le CNRS ou les institutions du même genre pourraient passer plus systématiquement des commandes aux vidéastes scientifiques pour parler de tel ou tel sujet.

Bien sûr, pour tout un tas de raisons, on n’a pas forcément envie que les vidéastes perdent leur indépendance et deviennent uniquement des portes paroles officiels de la voie de l’état. Mais d’une part ça fonctionne pas trop mal avec certains médias publics (je pense à Radio France par exemple), d’autre part on pourrait aussi imaginer des trucs alternatifs qui évitent que l’état ne contrôle trop le contenu de ce que les vidéastes produisent.

Par exemple : on a vu que le financement participatif du style Tipeee était assez efficace. Pourquoi l’état ne pourrait-il pas abonder le financement participatif ? Un peu à la façon des organismes agréés (genre « associations d’utilité publique ») pour lesquels les dons sont défiscalisés. Imaginez un truc du genre : chaque fois que vous donnez 1 euro sur Tipeee, l’état ajoute 2 euros à la mise. Cela permettrait de mieux financer la création, tout en laissant indirectement au grand public le choix de la répartition de la manne publique. Évidemment il faudrait régler quelques détails techniques (du genre éviter que l’on puisse se donner à soi-même pour empocher l’abondement !), mais je laisse tout ça en exercice au lecteur.

Voilà, j’ai dis ce qui me passait par la tête. Je ne prétends pas que tout soit intelligent ou mûrement réfléchi, mais la section « commentaires » est ouverte !

 

 

 

 

 

 

Le rayonnement cosmologique

La vidéo du jour traite d’un sujet important en cosmologie, puisqu’il s’agit de la meilleure signature expérimentale du Big-Bang dont on dispose : le rayonnement fossile.

Comme toujours, quelques petits compléments pour ceux qui ont faim. Tout d’abord pour ceux qui voudraient en savoir plus sur les équations de la cosmologie (qui je le rappelle, ne sont pas si compliquées que ça !) vous pouvez vous rendre sur ma série de billets consacrée au sujet (notamment l’épisode 1) :

Maintenant quelques détails sur le rayonnement fossile proprement dit. Lire la suite

Les mathématiques de la musique

Aujourd’hui un sujet qui me tient à coeur : la musique ! … et ses relations avec les mathématiques et la physique.

La vidéo est déjà bien assez longue, alors peu de compléments aujourd’hui, si ce n’est insister à nouveau sur le fait qu’il existe encore plein d’autres manières d’accorder les instruments, suivant le nombre de notes et la manière dont on choisit les intervalles. Il existe même des façons d’accorder où les octaves ne sont pas parfaites !

Un point pour les guitaristes : on peut sentir assez bien le fait qu’il y a un souci d’accordage sur les guitares en regardant les harmoniques naturelles des cordes. La seconde harmonique (l’octave) se situe pile sur la 12e frette, la troisième harmonique (la quinte) pile sur la 7e frette, la quatrième harmonique (deux octaves) pile sur la 5e frette. Il est d’ailleurs de coutume d’accorder sa guitare en comparant la 4e harmonique d’une corde et la troisième harmonique de la suivante (ce qui produit un accordage en quintes parfaites)

Mais pour la 5e harmonique (la tierce majeure), vous avez peut-être déjà remarqué qu’elle ne se situe pas exactement pile sur la 4e frette, mais un chouilla plus vers la tête du manche. Cette 4e harmonique donne une tierce majeure parfaite, mais si vous jouez normalement une note sur la 4e case, vous obtenez une tierce légèrement fausse, un chouilla plus haute que la tierce majeure parfaite.

Question ouverte : je me demande si c’est ça qui explique que sur une guitare avec un son très saturé (donc très riche en harmoniques), les accords majeurs ou mineurs sonnent dégueu, et qu’on recommande donc d’utiliser uniquement fondamentale et quinte pour faire des power chords.

Si vous voulez creuser, vous pouvez aller voir la notion de comma (que j’ai décidé de ne pas traiter) et notamment le concept intéressant de « dérive du comma » qui fait que si on joue en intonation juste (« des physiciens ») on peut se retrouver à avoir sur certains morceaux un accordage qui dérive !

Retour sur le jugement majoritaire (et l’élection présidentielle)

Alors ça y est, cette fameuse élection présidentielle est enfin terminée !

Je n’ai pas l’habitude de parler politique sur ce blog, mais comme vous le savez peut-être, j’ai publié il y a quelques mois une vidéo sur les différents modes de scrutin envisageables pour élire un(e) président(e). Cette vidéo n’est pas loin d’être la plus vue de la chaîne (plus de 500 000 vues à l’heure où j’écris ces lignes), et je me suis donc dit que c’était intéressant de revenir sur son contenu.

Autre raison d’écrire aujourd’hui : dans cette vidéo, je faisais notamment la promotion de la méthode dite « du jugement majoritaire », or les deux créateurs de la méthode, Rida Laraki et Michel Balinski, m’ont fait la gentillesse de me communiquer les résultats de l’expérience qu’ils ont mené sur le site jugementmajoritaire2017.com.

Si vous connaissez le jugement majoritaire, passez directement à la suite, pour les autres, je vous la remets :

Le vainqueur de Condorcet

Avant de commenter ces résultats, quelques préliminaires. Tout d’abord à cette élection, il s’est passé un truc inhabituel : pour la première fois depuis de nombreuses années, nous avons élu le vainqueur de Condorcet. Petit rappel : on appelle « vainqueur de Condorcet » le candidat qui aurait gagné selon la méthode proposée par le marquis de Condorcet, et qui consiste à opposer tous les candidats en duel (électoral), et à désigner comme vainqueur celui qui gagnerait tous ses duels.

L’histoire est connue, un tel vainqueur n’existe pas toujours en théorie, mais il existe souvent en pratique. Dans notre cas, le vainqueur de Condorcet est celui qui aurait gagné au second tour face à n’importe lequel des 10 autres candidats. Si l’on en croit les sondages (et j’y mettrai un bémol plus loin), Emmanuel Macron aurait battu n’importe quel adversaire au second tour, et est donc le vainqueur de Condorcet. Et ça c’est nouveau car les élections présidentielles précédentes nous avaient habitué à une bizarrerie : il existait un vainqueur de Condorcet (par exemple François Bayrou en 2007), mais celui-ci était incapable de se hisser au second tour.

Cette situation est vraiment étrange : par exemple en 2007, Nicolas Sarkozy a été désigné vainqueur, mais il aurait perdu au second tour contre Bayrou. Ce qui signifie que si le soir de l’élection on avait organisé un référendum pour savoir si les Français étaient d’accord pour remplacer immédiatement Sarkozy par Bayrou, une majorité d’électeurs auraient dit « oui ». Étrange, non ? Eh bien c’est ce qu’il se passe quand on a un système qui désigne un vainqueur qui n’est pas le vainqueur de Condorcet.

Et donc pour cette fois-ci, le système a fonctionné à peu près correctement, puisque nous avons désigné comme président celui qui aurait gagné avec la méthode de Condorcet. On lit çà et là qu’Emmanuel Macron est « mal élu », mais du point de vue des mathématiques du vote, il est « mieux élu » que ce que nous avons pu connaître lors des scrutins précédents.

Le jugement majoritaire

Passons maintenant au cas du jugement majoritaire. La vidéo que j’ai réalisée sur le sujet faisait explicitement la promotion de ce mode d’élection, et certains m’ont reproché de masquer ses défauts, ou d’exagérer ceux des autres scrutins possibles.  Le but premier de ma vidéo était surtout d’alerter les consciences sur les défauts du système actuel, et sur le fait que des alternatives existent. C’est vrai que ma vidéo sonnait peut-être un peu trop « unilatérale », et ça tient principalement au fait que pour des raisons de scénarisation (de « storytelling »), je l’avais construite comme une convergence vers cette méthode.

Donc mettons les choses au clair : en effet le jugement majoritaire (JM) possède des défauts.

On peut citer notamment l’existence de « contre-exemples » dans lesquels le JM désigne un candidat contre-intuitif, mais les cas de ce type ont en général été fabriqués de manière ad hoc, et font appel à des répartitions de mentions totalement irréalistes (du genre beaucoup de « très bien », beaucoup de « insuffisant » et aucun « bien » ou « assez bien ».) En bref je pense que ces exemples théoriques ne sont pas bien gênants.

On m’a ensuite souvent fait remarquer dans les commentaires de la vidéo que le JM est tout autant manipulable, et que les gens sont des bourrins machiavéliques, qui mettront tous « excellent » à leur candidat préféré et « à rejeter » à tous les autres. Eh bien nous verrons que ça n’est pas du tout ce que les gens font en pratique ! Ils utilisent bien toute l’échelle des mentions disponibles. Certes le JM est « théoriquement » manipulable, mais en pratique il est plus robuste que d’autres méthodes.

Le JM a d’autres défauts, certains très théoriques, d’autres assez pratiques (le dépouillement), je pense malgré tout que cela reste la moins mauvaise méthode disponible. Pour moi son défaut numéro 1 reste sa relative difficulté à expliquer…et c’est pour ça que j’ai essayé d’aider la cause !

Les résultats de l’expérience

Passons maintenant aux résultats de l’expérience, et commençons par les bonnes nouvelles. Plus de 52000 personnes ont participé, ce qui n’est pas mal du tout ! Ensuite à l’issue du scrutin, une question leur était posée pour savoir s’ils trouvaient que cette méthode exprimait mieux ou moins bien leur opinion que le scrutin usuel : 95% des répondants ont déclaré préférer cette méthode ! Cela montre que le JM est (au moment du vote) une méthode naturelle et simple pour les électeurs de donner leur opinion.

Et les résultats alors ? Eh bien avant de les révéler, on ne va pas se mentir, il y a un hic : la représentativité de l’expérience ! Celle-ci reposait sur la participation libre, via un site internet, et cela crée un biais de sélection. Comme nous le verrons, les gens ayant voté ne peuvent pas être considérés comme « représentatifs » de la population française. Vous êtes prévenus !

Voici la répartition des mentions obtenues par chacun(e) des candidat(e)s :

Je vous rappelle comment on procède ensuite : on calcule la mention majoritaire de chaque candidat en tirant un trait à « 50% ». C’est la mention que au moins 50% de l’électorat serait prêt à lui attribuer.

En tirant un trait à 50%, on peut lire ici que JL Mélenchon aurait obtenu la mention « Bien », B Hamon « Assez bien », E. Macron « Passable », tous les suivants « Insuffisant », sauf F.Fillon et M.Le Pen « A rejeter ».

Pas besoin de vous faire un dessin : visiblement ce vote est très biaisé à gauche, pas à cause du système de vote mais du fait de l’échantillon des personnes ayant voté. Cela se voit bien si on « simule » un scrutin classique à partir de ces données, en partant du principe que chaque électeur aurait donné sa voix au candidat qu’il a le mieux jugé, on aurait eu un premier tour avec les résultats suivants :

On voit que c’est franchement loin de ce qu’on a vu au premier tour de l’élection, ce qui confirme le biais de sélection. On peut certainement trouver plein d’explications pour cela : les électeurs intéressés au JM étaient plus souvent « à gauche », ou bien l’information concernant ce mode de scrutin a plus facilement tourné dans les cercles « de gauche » des réseaux sociaux (on notera aussi F. Asselineau dont les partisans doivent aimer le JM), etc.

Je me suis demandé s’il fallait parler ou pas de ces résultats, dans le sens où en première lecture, ce biais pourrait donner une mauvaise image de la méthode. Heureusement un deuxième jeu de données, plus représentatif, peut nous permettre d’enrichir l’analyse.

Un sondage représentatif

Un sondage a été mené les 11 et 12 avril par l’IFOP pour la Fabrique Spinoza, auprès d’un échantillon de 1000 personnes représentatives de la population française, agée de 18 ans et plus, comme le veut l’usage.

Bien que réalisé à deux semaines du scrutin définitif, ce sondage nous donne quand même une vue plus représentative que l’expérience précédente. Dans ce sondage, il était question de mettre des notes (entre 0 et 10), et il est possible de les interpréter comme des mentions : TB pour 10 et 9, B pour 8 et 7, … Insuffisant pour 2 et 1, et « A rejeter » pour 0.

Les résultats obtenus ont alors été les suivants :

A partir de ces résultats, on peut faire plein de choses intéressantes : calculer les mentions majoritaires, mais aussi calculer la moyenne des notes (résultat que l’on aurait avec un scrutin « vote par notes »), mais aussi « simuler » un premier tour en conservant pour chaque électeur son candidat préféré. Les résultats se trouvent dans le tableau suivant

(je vous épargne la résolution des ex-aequos au JM)

Premièrement, on constate que le scrutin classique « simulé » reproduit assez bien les résultats que l’on a eu finalement. On est donc bien sur un échantillon représentatif (modulo les barres d’erreur, le fait qu’on n’est pas le jour du scrutin, etc.)

Ensuite, on voit que le classement par jugement majoritaire produit un classement différent du classement par scrutin classique. Je note deux choses :

  • Deux candidats se trouvent significativement moins bien classés par le JM : M. Le Pen et F. Fillon
  • Deux candidats se trouvent significativement mieux classés : B. Hamon et N.Dupont-Aignan.

Pour les premiers, il s’agit de candidats qui polarisent beaucoup : une part significative de la population les a noté « à rejeter », tandis qu’ils se classent respectivement 1ère et 4eme si l’on regarde juste les pourcentages de mentions TB !

Concernant les seconds, je trouve cela particulièrement intéressant : il s’agit de deux candidats qui dans le scrutin traditionnel ont manifestement été pénalisés par le « vote utile ». Beaucoup d’électeurs potentiels de B.Hamon ont voté « utile » pour Macron ou Mélenchon, mais le jugement majoritaire permet de révéler que B.Hamon était bien considéré par une partie des électeurs de ces deux camps.

Le cas de N. Dupont-Aignan est à mon sens encore plus intéressant, et je vais me risquer à faire un peu d’analyse politique. J’imagine qu’idéologiquement parlant, beaucoup de sympathisants de François Fillon auraient pu se retrouver dans les idées de N.Dupont-Aignan (en tout cas du point de vue du premier tour, avant que ce dernier passe une alliance pour le second tour.) On peut penser qu’après les affaires qui ont plombé la campagne de F.Fillon, Dupont-Aignan aurait pu être une solution de repli pour certains de ses électeurs. Sauf que…NDA était un « petit candidat », sans chance visible d’accéder au second tour. Donc j’imagine que beaucoup d’électeurs de droite n’ont pas pris au sérieux la candidature de NDA, préférant « voter utile » pour F.Fillon. Tout comme B.Hamon, NDA a donc certainement aussi été une victime du vote utile et de son statut de « petit candidat ».

Le problème des notions de « vote utile » et de « petit candidat », c’est qu’elles sont extrêmement influencées par les sondages, et qu’en plus les effets sont auto-amplificateurs. Plus un candidat est donné « petit », plus il va le rester. Inversement dès qu’un candidat devient crédible, et que les sondages le démontrent, un effet de rétroaction positif se met en route et peut les faire sortir soudainement de leur statut. Encore une fois je vais sortir de mon champ de compétence, mais je pense que c’est ce qui s’est produit avec F. Fillon lors de la primaire de la droite. Il a longtemps été considéré comme un « petit candidat » face au « vote utile » en faveur de Juppé, mais quelques sondages favorables ont entraîné une boucle de rétroaction positive qui l’ont propulsé en quelques semaines.

Faisons un peu de politique-fiction : imaginons que courant mars on ait publié un (faux) sondage donnant N. Dupont-Aignan à 12%, cela aurait entraîné le même genre de rétroaction positive, et le vote NDA serait devenu le « vote utile » de la droite. A ce train là il aurait même pu gagner cette élection réputée « imperdable » pour la droite il y a encore quelques mois.

Bref, pourquoi je vous raconte tout ça : pour illustrer que le jugement majoritaire est bien plus robuste aux sondages que le scrutin traditionnel ! Il évite les boucles de rétroaction qui condamnent les petits candidats à rester petits, ou au contraire qui peuvent, sur une fluctuation, propulser un candidat comme « le » candidat du vote utile.

Avec le jugement majoritaire, la notion de « petit candidat » disparaît, celle de « vote utile » aussi.

Et le vote par note ?

Quelques mots pour finir sur le vote par note, qui a été testé dans le sondage IFOP que je mentionne ci-dessus. Tout d’abord, on voit qu’il donne un résultat peu éloigné du jugement majoritaire, et pour cause il possède la même vertu de pouvoir permettre à chaque électeur de donner son opinion sur chaque candidat, et ce de manière indépendante.

Par rapport au JM, le vote par note a un avantage clair, et un défaut.

L’avantage est évident : le vainqueur est désigné par une moyenne, un concept que tout le monde comprend. Pourquoi X a-t-il gagné ? Il a eu la meilleure moyenne. Clair, net, précis, pas de contestation possible. Avec le JM, reconnaissons-le, ça n’est pas si simple. La notion de « médiane » (même s’il ne faut pas le présenter comme ça) est beaucoup moins intuitive pour 95% de la population, et le départage des ex-aequos n’est pas si aisé à expliquer.

En revanche, je suis absolument convaincu par le caractère plus « naturel » du vote utilisant des mentions que des notes. Cela parle plus aux électeurs, et même s’il peut subsister des différences d’échelle et d’interprétation d’un électeur à l’autre, je pense qu’elles sont beaucoup moins importantes qu’avec des notes. A l’appui de cette hypothèse : lors du sondage IFOP, moins de la moitié des sondés ont trouvé que le vote par note représentait mieux leur opinion que le scrutin classique, contre 95% qui préféraient la méthode du jugement majoritaire. Un résultat analogue a été constaté et publié dans la revue Nature :

Soyons optimiste, peut-être la présidentielle 2022 sera-t-elle celle de la réforme du mode de scrutin ?

Edit du 20/05 : les résultats publiés et analysés par les auteurs sur le site de laprimaire.org.