Nagasaki, une simple expérience ?

402px-NagasakibombIl y a 3 jours, on célébrait le 70e anniversaire du bombardement atomique américain sur la ville japonaise d’Hiroshima.

Pour les responsables de l’époque, cette mortelle démonstration de la puissance nucléaire se justifiait officiellement par le besoin de mettre un terme rapide à cette guerre qui sévissait toujours entre les États-Unis et l’Empire du Soleil Levant (près de 3 mois après « notre » 8 mai.)

Mais il est aussi vraisemblable qu’un des objectifs cachés de ce bombardement ait été de montrer les muscles face à l’Union Soviétique, aux heures où l’affrontement larvé des deux superpuissances pointait déjà largement le bout de son nez. D’ailleurs certains analystes estiment a posteriori que c’est en partie grâce à Hiroshima et à son rôle d’épouvantail que personne n’a finalement appuyé sur le bouton rouge, et que la Guerre froide n’a pas dégénéré en apocalypse nucléaire total.

A l’opposé de ces justifications militaires, beaucoup considèrent que le bombardement d’Hiroshima et ses presque 100 000 civils assassinés en quelques minutes constitue tout simplement le crime de guerre le plus abominable de l’histoire de l’humanité.

Et pourtant quel que soit le point de vue ou l’opinion que l’on adopte, on est obligé de reconnaître qu’il existe un acte encore plus injustifiable que le bombardement atomique d’Hiroshima : celui de Nagasaki qui eu lieu 3 jours plus tard le 9 août 1945, il y a 70 ans aujourd’hui.

Comment en effet justifier d’un deuxième bombardement, seulement 72 heures après le premier, alors que l’ennemi n’avait aucun moyen de répliquer, et n’avait d’ailleurs probablement pas pris la pleine mesure de ce qui venait de lui arriver.

Il existe chez certains historiens une hypothèse dont j’ai peur qu’elle ne soit pas entièrement fausse : les responsables de l’armée américaine avaient besoin de faire une expérience.

Uranium versus Plutonium

Il y a en effet un « détail » technique important à connaître au sujet de cette épisode : les deux bombes atomiques utilisées étaient de deux types assez différents. Little Boy, la bombe d’Hiroshima fonctionnait à l’Uranium 235 tandis que Fat Man, celle de Nagasaki était au Plutonium 239.

Il faut savoir que si vous voulez fabriquer une bombe A, vous avez besoin d’un combustible capable de fission nucléaire, mais attention pas n’importe quelle fission ! Un élément qui fissionnerait spontanément (comme les éléments radioactifs) ne marcherait pas; ce qu’il vous faut c’est un noyau atomique dont on puisse déclencher la fission. Et pour que tout ça se passe de manière violente et concentrée, on a besoin d’une réaction en chaîne c’est-à-dire que la fission d’un noyau en entraîne d’autres.

Un noyau atomique qui permette de faire une bombe A doit donc remplir deux conditions :

  • Il doit fissionner quand on lui balance un neutron;
  • Cette fission doit produire de nouveaux neutrons qui vont propager et entretenir la réaction.

Or il se trouve que parmi tous les isotopes de tous les atomes lourds de la classification périodique, il n’en existe essentiellement que deux qui remplissent ces conditions : l’Uranium 235 et le Plutonium 239. (Encore que quelques autres comme l’U233 et le Np237 aient aussi été envisagés)

Ci-dessous vous pouvez voir le schéma d’une fission possible de l’Uranium 235 induite par un neutron, et qui libère notamment trois neutrons supplémentaires permettant d’entretenir la réaction en chaîne.

fission-uranium

Uranium ou Plutonium ?

Il existe probablement de nombreux arguments techniques pouvant conduire à privilégier une technologie par rapport à l’autre. Mais — peut-être pour maximiser leurs chances de réussite — les responsables du projet Manhattan ont décidé de développer les deux en parallèle jusqu’au bout : la production d’Uranium 235 ayant lieu sur le site d’Oak Ridge dans le Tennessee et celle de Plutonium 239 sur celui d’Hanford dans l’état de Washington.

Avant le bombardement du 6 août 1945 sur Hiroshima, une seule et unique bombe avait été fabriquée, et testée 3 semaines plus tôt dans le désert du Nouveau-Mexique : il s’agissait de Trinity, qui tout comme Fat Man la bombe de Nagasaki fonctionnait au Plutonium 239. La bombe Little Boy d’Hiroshima était donc la première de son genre : jamais personne n’avait fait exploser de bombe à l’Uranium 235. Plutôt couillu comme tentative, mais semble-t-il couronnée de succès sur le plan militaire.

Alors pourquoi ensuite aller bombarder Nagasaki ? Simplement pour en remettre une couche et montrer que c’était possible de recommencer ? Ou pour justifier les coûts exorbitants d’avoir mené jusqu’au bout deux programmes en parallèle et contenter ceux ayant travaillé sur la technologie au plutonium ?

…Ou bien tout simplement pour tester « en vrai » ce que donnait une bombe au plutonium 239 ? Une sorte d’expérience grandeur nature, quoi. M’enfin 50 000 morts pour une expérience, ça fait cher quand même.

731px-Nagasaki_temple_destroyed

Un peu de lecture en guise de conclusion

Vous l’aurez compris il s’agit ici d’un blog de sciences et pas d’un blog d’histoire, je n’ai donc dans ce billet aucune prétention à analyser sérieusement les controverses qui entourent les justifications possibles du bombardement de Nagasaki, et notamment le rapport entre les justifications purement militaires et stratégiques, et les justifications « scientifico-techniques ».

Je trouve juste que cette histoire de différence entre Uranium 235 et Plutonium 239 mérite d’être connue, et permet de parler un peu de la science des réactions de fission en chaîne qu’il y a derrière.

Pour une analyse historique des controverses, voici 3 liens que je vous recommande d’aller consulter :

Si vous vous voulez d’autres billets autour des réactions nucléaires, en voici deux autres que j’ai écrits il y a quelques temps :

16 réflexions sur “Nagasaki, une simple expérience ?

  1. Pingback: Nagasaki, une simple expérience ? | C@f&...

  2. Il me semble que dans « plus clair que 1000 soleils » il est expliqué qu’une quatrième bombe n’aurait été disponible que plusieurs semaines (ou mois) plus tard, et que les américains ont estimé qu’en frappant à 3 jours d’intervalle, ils faisaient croire aux japonais qu’ils avaient ces bombes en quantité…
    Sauf erreur il a même été proposé d’inviter un ambassadeur japonais au test de la première bombe, mais les militaires n’avaient aucune idée de la puissance de la chose et avaient peur d’un pétard mouillé…

    • Oui c’est une hypothèse qui se tient.
      Sur l’idée d’inviter quelqu’un, je crois que les US ne voulaient pas trop ébruiter le fait qu’ils allaient lâcher la bombe pour éviter que les Japonais ne se servent de prisonniers de guerre comme de « boucliers humains ».

  3. Les japonais ont eu le temps de voir l’impact d’Hiroshima, mais la culture de la « honte » a fait qu’ils ont refusé la capitulation sans condition des seules forces armées. Nagasaki était donc une deuxième claque sur l’autre joue qui a poussé le premier ministre à demander son avis à l’empereur Hirohito Shōwa.
    un autre fantasme serait que le Japon aurait demandé une capitulation aux russes. mais pour des raisons historiques (1911 + attaque potentielle si l’armée allemande passait la Volga) elle n’avait aucune chance d’aboutir. Alors que peu avant, les allemands ont tout fait pour capituler aux yankees plutôt qu’aux russes. Une démocratie respecte plus les prisonniers de guerre et les vaincus qu’une dictature communiste.

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  6. Une explication de Nagasaki serait : une erreur de traduction !
    Selon Claude PIRON, traducteur professionnel, les Etats-Unis ont mal traduit la réponse des japonais à Hiroshima. Les japonais acceptaient en pratique une capitulation sans condition, mais ils ne pouvaient pas le dire directement pour ne pas perdre la face. (Référence : Le Défi des langues. Du gâchis au bon sens, L’Harmattan, Paris, 1994)

  7. Little boy et fat man ne différaient pas tant en composition qu’en design. Little boy était de type gun device (« à insertion ») et ne permettait pas d’utiliser du plutonium. Le plutonium produit à l’époque contenait trop de Pu240 dont le taux de fission spontanée est trop élevé, avec un risque de pré-explosions avant que la « munition » ne soit totalement insérée dans la « cible », donc une perte de puissance considérable. Fat man est de type « implosion », beaucoup plus efficace mais aussi plus compliquée à concevoir car nécessitant de designer un dispositif d’explosifs autour de la sphère creuse permettant d’avoir un front d’onde sphérique.

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  10. Arrêtons de dramatiser le « passage » de l’autre côté…, en départ soudain on ne sent rien…, comme moi-même sorti de mon corps à Cinq ans d’une broncho-pneumonie à glaires m’étouffant…, et revenu dedans entièrement guéri simplement en le voyant d’en haut et en ayant de la compassion pour lui !

    Morts-alités, dites vous mieux que cons-passions…, m’aime scie vous ne voyez pas un tunnel plein de Lumière au bout (la corde d’argent sortant de la fontanelle avant le premier chakra lumineux au dessus de la tête)… Tiens, un ra-pelle : eau deux suce 2 là tête…!

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